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Point de vue

Covid et création

C'est sûr, si un Tolkien, un Philip K. Dick, voire même un Jules Verne, avait vécu en ces temps de Covid, ils auraient immédiatement intégré la crise et tous ses signes — masque, confinement, villes désertes, charniers indiens, Alpha, Delta, et maintenant Delta plus (en Russie) — dans leurs oeuvres ; et entre autres, Golum masqué de bleu, n'aurait pas postillonné ses "precious" sur les hobbits aux grands pieds.

Au cinéma pourtant, aucun signe réaliste de la pandémie en cours. Bien sûr, il y a eu (et y aura encore) tous ces films opportunistes qui ont surfé dès mi 2020 sur le tsunami pandémique, les "Here Alone" (très bof), "Patient zéro" (plutôt pas mal) et autres "Superdeep" (bien) ; mais sinon, dans les bandes-annonces des sorties post-déconfinement qui se battent sur Allo Ciné, pas un seul masque à l'horizon. Tout s'y passe comme si, justement, rien ne s'était passé. A peine un saut dans le temps, comme le Festival de Cannes qui est exceptionnellement passé de mi-mai à début juillet. Quelle révolution !

Au théâtre, et dans le spectacle vivant en général, ce n'est pas mieux. Les intermittents ont occupé les salles pour défendre leur statut et leurs revenus (la fameuse "année blanche") mais pour témoigner de l'état d'un monde sous coronavirus, point d'artiste en pointe, ni Molière — "le poumon vous dis-je !" — ni Lagarde, ni même de Splendid (qui savait si bien capté l'air du temps). Ah si... On se souviendra encore longtemps de Mehdi Kerkouche qui, repéré grâce à un incroyable ballet hip hop dématérialisé en temps de confinement (qui fit le buzz sur youtube) , se fit ouvrir toutes grandes les portes de l'Opéra Garnier dès septembre 2020. Pour le reste, le Festival d'Avignon aura bien lieu, en particulier le Off, avec ses salles bondées, surchauffées et mal aérées. S'il passe par là, Monsieur Delta va s'en donner à coeur joie. D'autant que, depuis un moment déjà, le théâtre n'est plus un truc de jeunes...

Pour trouver du "confinement créatif" (hastag un moment en vogue sur Instagram), il faut se tourner vers l'écriture. D'abord, il y a tous ces auteurs en herbe qui, individuellement, ont profité du "temps covid" pour écrire leur première oeuvre, inondant d'autant les éditeurs de leurs manuscrits (entre 50 et 100% d'augmentation des envois en un an selon les sources). Mais il est plus intéressant de se pencher sur ces "bandes" d'auteurs qui, collectivement, ont lancé des écritures participatives pour tromper l'individualisme et le repli sur soi des apéros FaceTime et des déménagements pour des appartements avec balcon ou des maisons avec jardin.

Parmi toutes ces aventures, plusieurs ont eu lieu chez le même auto-éditeur, youStory. Il est d'abord à noter ici qu'en raison de l'explosion des vocations littéraires depuis mars 2020, les plateformes d'auto-édition ont vu, elles aussi, les sollicitations explosées, en même temps que, parmi tous les domaines de la vie artistique et culturelle française, seule la littérature se maintenait à peu près, en tant qu'industrie créative, en 2020 : "seulement" 8 à 10% de ventes en moins par rapport à 2019. Surtout, ces oeuvres collectives, parfois écrites sous forme de "cadavres exquis" — n'oublions pas en parlant de cadavres qu'à ce jour, en France, la pandémie a fait près de 112.000 morts, et cause encore une vingtaine de décès par jour en ce moment —, ces sortes de cris d'urgence poussés en choeur ont pris la crise sanitaire à bras le corps, et quasi instantanément, ont osé une démarche d'artiste qui témoigne là où on ne l'attendait pas.

Ainsi, le presque polar "Des vies à usage unique", paru à l'été 2020, se déroule-t-il à Mulhouse — remember le week-end religieux qui eut lieu dans sa banlieue du 17 au 21 février de la même année et qui marqua le début d'une large diffusion de l'épidémie en France, DOM-TOM compris... — et ose aborder de front, sans filtres, des sujets tels que le racisme anti-chinois ou les violences conjugales en temps de confinement. Plus récemment, le roman noir et quelque peu fantastique, "Mauvaise signe", anticipe-t-il une pandémie qui durerait encore des années et couperait le monde en deux : celui des "bas-fonds" (habités entre autres par les street-artistes) et celui des "gens d'en haut". Les plus riches de la planète ne sont-ils pas devenus encore plus riches ces derniers mois, jusqu'à pouvoir enfin, eux-aussi, s'envoler vers la Station Spatiale Internationale ? C'est à dire en haut...

Espérons en ce cas que la prochaine rentrée littéraire, annoncée plus "riche" que jamais (près de 700 nouvelles parutions pour environ 500 d'habitude), recèlera moultes surprises et  témoignages, quand cinéma et théâtre s'enfoncent chaque jour un peu plus dans le déni. La Cour d'Honneur du Palais des Papes, futur cluster plus glamour que Mulhouse ? Et Cannes, suite enfin du phophétique World War Z avec Brad Pitt ? Ah oui, tiens, la prochaine fois je vous parlerai des films de zombie, souvent aussi novateur que les romans d'un certain Jules Verne — encore lui !...

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