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Des dictatures, des vraies

Face aux dérives et aux délires que suscitent en France la question de la vaccination anti-covid obligatoire et celle de savoir si nous vivons en dictature dès lorsqu’on voudrait faire entrer dans nos corps des substances inconnues, deux films anglo-saxons viennent mettre les pendules à l’heure et rendre nos couinements de coqs écervelés, au mieux risibles, au pire infamants. Dans ces deux films, l’un qui se déroule en URSS au pire de la Guerre Froide — la crise de Cuba —, l’autre dans ce hors-lieu, ce hors-tout, qu’a été Guantanamo après les attentats du 11 Septembre aux États-Unis, deux hommes subissent dans leur chair, leur esprit, dans tout leur être, l’horreur de ce qu’être privé de liberté, forcé, violenté, torturé, veut dire, et par là-même l’enfer de dictatures, proclamées ou induites. Dans les deux cas, il s’agit d’histoires vraies.

Un Espion Ordinaire de Dominic Cook nous embarque entre l’Angleterre et la Russie du début des années 60 à la suite d’un représentant de commerce international qui accepte de devenir espion pour le MI6 et la CIA afin d’approcher une taupe soviétique — un colonel proche du pouvoir — dont il va devenir l’ami. Finalement arrêté en pleine crise des missiles, il ne dénoncera jamais celui qu’il faisait passer pour son « client », et ce malgré les pires vexations et les violences subies. Dans Désigné Coupable de Kevin Macdonald, une avocate pourvue de morale accepte de défendre un jeune intellectuel mauritanien musulman incarcéré à Guantanamo (depuis déjà plusieurs années quand le film commence) car accusé d’être l’une des têtes pensantes des attentats contre les tours du World Trade Center. Ne pouvant accéder à son « client » correctement, elle lui fait écrire des lettres pour recueillir son témoignage. En les lisant, elle découvre qu’une démocratie peut battre les pires dictatures sur le terrain des sévices et des tortures infligés à des prétendus « prisonniers de guerre » quand il s’agit de « faire justice » et surtout de se venger. Pour mémoire, Guantanamo se situe à la pointe sud-est de Cuba ; et Benedicte Cumberbatch joue dans les deux films.

Chacun à sa manière ils sont glaçants et révoltants. Rien de vraiment original dans la manière qu’a Dominic Cook de décrire l’URSS de Khrouchtchev (et la folie du personnage) mais, collé aux pas qu’y fait le personnage principal interprété par Cumberbatch justement, le spectateur en ressent comme jamais le pouvoir oppressif et destructeur ; et puis il y a cette scène splendide où les deux nouveaux amis, l’espion et la taupe, assistent à une représentation du Lac des Cygnes et pleurent en comprenant que la liberté vaut tout, mais que pour se libérer, il faut parfois d’une certaine manière mourir… Kevin Macdonald, lui, a plus fort à faire pour dénoncer le délire Guantanamo sans tomber dans la caricature, car, non, les États-Unis ne sont pas et n’ont jamais été une dictature ; ils se sont seulement laissés parfois entraîner au bord du précipice par l’extrémisme d’un Nixon, de deux Bush et plus récemment de Donald Trump. Mais le réalisateur déjoue toutes les facilités, d’une part grâce à la tenue et à la justesse de ses comédiens, Judie Foster, l’avocate, et Tahir Rahim, le prisonnier, en tête ; d’autre part en retenant le plus longtemps possible, pour mieux les condenser, les rendre inadmissibles, les scènes attendues d’interrogatoires pervers et de tortures physiques et psychologiques en prison. Alors celles-ci ne peuvent qu’appeler les larmes, d’autant que, grâce à une ingénieuse construction scénaristique, nous les suivons à la fois par les yeux de l’avocate de la défense qui lit les lettres de son client et par ceux de l’avocat général qui, lui, les découvre en ayant enfin accès à l’intégralité des procès-verbaux d’interrogatoire. Ce dernier est interprété par Benedicte Cumberbatch, inattendu dans un second rôle de prime abord peu sympathique où il fait preuve de la même intensité, de la même finesse que lorsqu’il joue les héros, voire les super-héros.

Dans les deux films, le corps dans son intégrité, c’est-à-dire de chair, de sang, d’os, mais aussi d’esprit, de mémoire et de raison, est au centre du propos et le climax de la narration ; et sa « mise en scène » — ou plutôt en images et en sons — en situation d’oppression donne lieu à d’amples séquences quasi insupportables mais nécessaires. Car voilà ce que font vraiment les dictatures, entières ou parcellaires : elles broient, déchirent, lacèrent, écrasent aussi bien les membres et les têtes que l’intérieur des êtres qu’elles entendent mettre au pas ; elles s’attaquent à toutes les intégrités, physiques et mentales, pour réduire l’objet de leur rage à un cadavre encore debout — et reviennent alors en mémoire ces images des corps des rescapés des camps de la mort, bien après qu’ils aient porté une étoile jaune... Au cinéma, de telles séquences obligent à des tours de force d’incarnation et d’abandon par ceux ou celles qui les interprètent, et avouons que Tahar Rahim comme Benedicte Cumberbatch vont très loin dans ce registre, sans jamais tomber dans le pathos ni flirter avec le ridicule, aidés en cela par de vrais cinéastes qui jouent de toutes les gammes lumineuses et sonores pour montrer sans dévoiler, démontrer sans appuyer. Face à l’intensité et la justesse, la morale là encore, de ces scènes, certains discours actuels en France (ou ailleurs) sur la vaccination se hissent au rang du comble de l’immoralité, de l’insensé et de l’abjection.

Sorti en juin, Un Espion Ordinaire s’achemine sans doute vers la fin de son parcours en salle, alors courez-y sans attendre et finissez d’offrir à ce beau film classique le succès qu’il mérite. Désigné coupable, lui, vient de sortir et semble bien démarrer sa carrière sur grand écran  ; mais qu’importe, ne le laissez pas passer, et complétez même par la lecture du livre dont il est adapté, Les Carnets de Guantanamo, recueil des fameuses lettres de l’accusé (finalement innocenté après quinze ans de prison sans jugement…) à son avocate. Oui, lisez aussi, car ailleurs, pas si loin, en d’autres temps, pas si lointain, les livres, on les brûlait…

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