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Point de vue

"The Father" ou vieillir au paradis

Le film doublement oscarisé « The Father » de Florian Zeller est loin d’être un mauvais film. A certains, le scénario paraîtra brillant ; il est adapté d’une pièce qui a fait le succès du théâtre privé parisien il y a quelques années et le coscénariste de Florian Zeller, auteur également de la pièce, n’est autre que Christophe Hampton, auquel on doit entre autres l’adaptation théâtrale du chef d’œuvre du roman épistolaire, Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, et sa scénarisation pour la  version géniale de Stephen Frears (avec entre autres Glenn Close et John Malkovitch). D’ailleurs, les comédiens de « The Father » sont eux-aussi exceptionnels, Anthony Hopkins en tête — mais est-ce vraiment une surprise ou une révélation ? Enfin, force est de reconnaître la qualité artistique du film, en particulier des décors (qui, d’un autre côté, renforce l’impression permanente de théâtre filmé). Mais une fois écrit tout ça se pose la question de « la morale » de ce film survendu et immédiatement surestimé.

Morale… Oh le vilain mot ! Tellement daté qu’on n’en connaît plus bien le sens. A moins que ce ne soit une injure… Reste que « The Father » m’interroge donc en termes de morale, tant sur le fond que sur la forme.

Sur le fond, il me semble qu’il présente une vision à la fois lisse et mièvre, très bourgeoisie Rive Gauche, de la vieillesse et de la maladie. Certes, « The Father » est une fiction et non pas un documentaire mais tout de même, Anthony, le personnage principal, vieillit dans une sorte de paradis. Ainsi, n’est-ce pas un peu facile de situer l’action dans un milieu à l’évidence très aisé, dans de somptueux appartement aux cuisines parfaitement équipées où traîne toujours, en plusieurs exemplaires parfois, une excellente bouteille de vin rouge — français m’a-t-il semblé… Un grand Bordeaux ? — à déboucher et à déguster dans d’immenses verres en cristal ? Surtout, peut-on aborder la déchéance intellectuelle, mentale, psychique d’un vieil homme — dont on ne saura jamais rien du passé personnel, une sorte de vieillard idéal, conceptuel — sans évoquer a minima la décrépitude physique qui va avec, tous les gens qui se sont occupés de personnes âgées dépendantes seront d’accord avec ça ? Mais bon, le vieil homme en question est interprété par Sir Anthony Hopskins, et on imagine mal des scènes où ce dernier ferait sous lui, devrait enfiler des couches pour adultes, voire simplement des plans sur son corps exhibant des vergetures, quelques varices, un ou deux escarres, des tâches sur la peau ou de mauvaises dents. Surtout pas de la part d’un Florian Zeller qui incarne à mon sens le parfait artiste bobo à la française, premier de la classe, gendre idéal et très propre sur lui. A l’inverse, ce qui, sur une thématique proche de celle de « The Father », faisait la force, la beauté d’un film comme Blackbird et de son interprète principale, Susan Sarandon (certes moins âgée dans la vraie vie qu’Anthony Hopkins), c’est que l’un et l’autre osaient montrer les aspects physiques d’une maladie dégénérative.

Et au fond, sur la forme (et sans jeu de mots), tel est le problème de « The Father » : il n’ose rien, se contentant de mettre en images une pièce de théâtre, sans l’intensité que peut conférer l’unité de temps et de lieu d’une représentation théâtrale, et me paraît donc immoral. Dans quel sens entends-je ce nouveau « gros mot » ? Dans le sens où Jean-Luc Godard disait qu’un « travelling est une question de morale ». Car justement, tous les mouvements d’appareil de « The Father » appuient les effets (la séquence dans l’hôpital où semble être morte l’autre fille du personnage principal) ou trompent sans vergogne la perception du spectateur (vite largué par l’imprécision temporelle et narrative de l’ensemble) en vue de susciter « immoralement » le maximum d’émotion facile possible. A cette remarque, deux exceptions : la scène du diner « en boucle » au milieu du film, un vrai moment de cinéma ne reposant que sur le rythme, le découpage des plans, et l’interprétation des acteurs ; et bien sûr la scène finale, précise, pudique, bouleversante quand Anthony réclame sa « maman » — même si le travelling circulaire qui clôt la scène me paraît de trop. Ce qui manque cruellement par contre, c’est ce que je viens d’appeler le « vrai cinéma », au sens où Jean-Luc Godard, encore lui, disait : « le cinéma, c’est des images qui bougent et des sons qui font du bruit ». Or, là, sincèrement, ça ne bouge pas beaucoup : filmage appliqué, plans fades et froids, décors tirés au cordeau ; or, aller voir l’état d’une chambre ou d’un appartement de personne âgée gravement malade… Côté son, c’est pire. Le ou les appartements où tout se passe — à moins qu’on n’ait jamais quitté la chambre d’EHPAD finale et que tout ait été de l’ordre de l’espace mental — semblent être dans un hors-temps coupé de toute référence à au monde extérieur (à part les scènes à la fenêtre dont, finalement, on ne sait pas à quoi elles servent) et s’épaississant dans des musiques d’opéras un peu guimauves qui couvrent toute intrusion possible d’autres sons. Or, par exemple, ce qui faisait l’effroi de la vieillesse dans « Violence et Passion » du vieillissant Luchino Visconti avec le tout aussi vieux Burt Lancaster, reposait justement sur les sons venus du hors champ, rappelant, qu’ailleurs, la vie continue…

Cette absence de hors champ, sonore ou visuel, est définitivement ce qui fait que « The Father » n’est jamais que du théâtre filmé, bien filmé, très bien joué, mais tellement bien-pensant et politiquement correct qu’il en est donc dérangeant. Il participe pleinement, cyniquement (il faut bien rentabiliser les frais de production), à cette volonté de nos sociétés occidentales actuelles de nier la vieillesse et la mort, de les cacher et de les mettre de côté (quand on a les moyens pour ça…) et surtout d’en refuser les effets visibles, sensibles, comme par exemple la puanteur (mais « The Father » n’est pas en Odorama…). Pire, dans le film, tout est bien qui finit bien : fifille part à Paris (bonjour le cliché) sans avoir l’être d’avoir trop mauvaise conscience, et papa gâteux est définitivement placé au rebut en EHPAD (quelle surprise) mais dans une chambre avec vue sur parc et avec une infirmière finalement pas si méchante que ça. Vraiment, une sorte de paradis on vous dit !

PS : sans doute ai-je eu une approche très subjective de « The Father » je l'avoue. Je viens en effet de terminer l'écriture de mon premier roman, Blanche au fil des jours, ou l’histoire d’une vieille dame de quatre-vingts ans atteinte d’un Alzheimer léger — nommer les choses, c’est reconnaître leur pleine existence, ce que ne fait pas « The Father », film intello. Résidente dans un EHPAD depuis quelques années, elle va y vivre le premier confinement Covid... Ci-dessous, par exemple, ce que j’ai osé y écrire (mais moralement, je ne me voyais pas écrire autre chose).

Au restaurant commence l’épreuve psychologique : voir les autres résidents, sentir leurs odeurs à eux, constater l’avancée des dégâts sur leurs corps depuis la veille. Après s’être assise à sa table habituelle, Blanche ose un regard circulaire qu’elle voudrait neutre mais qui se teinte d’angoisse au fur et à mesure du tour. Où qu’elle pose les yeux, c’est elle-même qu’elle observe, les différents états de son corps à elle pour les mois à venir : un vrai trucage de cinéma, comme dans ce film-là, Dans la peau de… de… elle ne se souvient plus dans la peau de quel comédien étranger. Quant à son esprit, il réclamera bientôt l’aumône, comme celui de la pauvre femme qui mange à deux tables d’elle. Elle se lève toutes les deux minutes, fait le tour de la salle en réclamant de la compote, puis se rassoit pour engloutir avec la langue la fade confiture molle contenue dans ces mini-barquettes en plastique blanc que Blanche a tant de mal à ouvrir. Le beurre est prisonnier du même bazar à opercule indécollable avec les doigts. Dessous, en toute saison, l’étron jaune foncé qui ressemble plutôt à de la margarine est trop dur. Réussir à le couper est herculéen et, sur le pain, ça fait des tas qui déchirent la mie. Et puis il y a l’ambiance…

Nombreux sont les résidents qui se rendorment à peine assis, ronflotant têtes baissées et bavant à grands traits sur les serviettes que les aides-soignantes leur ont nouées au cou. La somme des ronflements fait un bruit de pompe à chaleur et rappelle le souffle d’air brûlant des crématoriums : le tapis-roulant roule, la trappe du four s’étrappe, le cercueil en faux bois écueille les derniers soubresauts du dernier mètre de son dernier voyage, et whoush ! La langue de feu a tout bouffé. Blanche frémit d’effroi en y pensant.

Autour des bouches qui ronflent, qui baillent ou qui mangent, les visages sont cireux, de cette cire qui coulent le long des saints cierges en dessinant des ravines, des monticules et des gouttes suspendues. Sous les vieilles dames qui n’ont pas encore enfilé leurs bas de contention, les jambes ont la couleur d’un mauvais plâtre, prêt à se fissurer, s’effriter à chaque pas. Sous leurs peaux circulent de grosses veines bleu-vert et des varices épaisses comme des couleuvres. Heureusement, la chemise de nuit de Blanche est longue et sa robe de chambre au tissu parsemé de carrés de toutes les couleurs est très couvrante…

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