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Point de vue

Julia Ducournau et ses monstres en Titane

DE POTENTIELS SPOILERS SONT PRÉSENTS DANS L'ARTICLE. 

"Merci de laisser rentrer les monstres". C'est le moment marquant du discours de Julia Ducournau, la réalisatrice de 37 ans. Après le succès de son premier long-métrage, Grave, elle est venue à Cannes, elle a vu et elle a vaincu.

On pourrait revenir sur le parcours exemplaire de celle qui chuchote à l'oreille des monstres, de son passage par la réputée Fémis, de ses six nominations aux Césars pour le ci-dessus nommé Grave, mais parlons plutôt de Titane.  A la fin de la séance (à laquelle j'ai pu accéder par chance, car le cinéma où je suis allé applique la jauge de 50 personnes par salle, autorisant les non-propriétaires d'un pass sanitaire à se cultiver), j'étais dans le flou. Je ne savais pas quoi penser du film que je venais de voir, intense, beau, et effrayant en même temps. J'avais presque l'impression d'avoir vu deux films en même temps, ou du moins un film en deux parties. 

L'histoire commence avec une jeune fille, Alexia, qui dérange son père pendant qu'il conduit. On sent dès les premières secondes que son père ne l'aime pas. Un accident de voiture s'ensuit, et la pauvre Alexia, ne portant pas sa ceinture, fini en mauvais état. On lui met donc une plaque en titane dans le crâne. Voilà. Par la suite, on retrouve Alexia plus grande (Agathe Rousselle), on assiste à des meurtres, sans réelles explications, on voit du sang, mais pas trop, car Julia Ducournau dira dans une interview pour Konbini qu'elle n'est "pas impressionnée par les morts sanglantes". Au bout de 35 minutes peut-être, la seconde partie du film, ma préférée, commence : on est introduit à un sapeur-pompier, Vincent (Vincent Lindon), meurtri par la disparition de son fils depuis 10 ans. 

Ah, et il y a une scène de sexe entre un être humain et une voiture.

Bref, le film est surprenant. Des moments sont perturbants, mais je n'irai pas jusqu'à quitter la salle, certainement pas. Mon cerveau, habitué aux histoires rationnelles et peu fantaisistes, à besoin de comprendre. Il cherche un lien, une logique, et attend la chute avec impatience. A la fin, je reste pourtant sans réponses précises, du moins cartésiennes, à la suite des évènements. J'arrive cependant à tisser un lien entre les deux parties du film, à voir des points forts. Titane parle du dosage de l'amour et de ses conséquences. C'est un long-métrage qui nous explique que quand on aime fort et qu'on nous le rend bien, des choses incroyables, extraordinaires et même monstrueuses, peuvent voir le jour. Quand on aime fort et qu'on nous le rend, les liens créés deviennent tellement puissants, qu'on peut se créer sa propre vérité. 

Je suis persuadé que Julia Ducournau a aimé tellement fort son "bébé", comme elle l'a appelé au Festival de Cannes, que son existence était soudainement valide. Quand on regarde l'étymologie du mot "monstre", on voit qu'il provient de "monstro" en latin, qui signifie "montrer". Un monstre est quelque chose d'étrange, on le montre du doigt car il nous surprend, mais dans Titane ce qui semble monstrueux est embelli et le plus "normal", ou du moins le plus commun, devient inintéressant et déroutant. Dans ces deux parties, les clichés que l'on accorde aux genres féminins et masculins sont brisés, faisant de ce film bien plus qu'un simple film "d'horreur". L'homme peut être sensible, en étant lui-même il pourrait même déconstruire la masculinité toxique. Dans la première partie de ce diptyque, on voit une féminité "masculine", ou du moins saupoudrée des clichés qu'on associe au mâle, et dans la seconde partie du film on voit une masculinité "féminine". Ces combinaisons font du bien tout en rajoutant quelque chose d'anormal, alors que pour le coup, on pourrait bien leur piquer ça, aux monstres. Est également mentionné de manière muette dans Titane : la solidarité féminine, les violences sexuelles, l'aspect de mutation et - j'en suis presque sûr - l'inceste. C'est une œuvre expérimentale, provenant d'une envie de décontenancer et de balayer du regard pleins de sujets de société. 

Quand je suis sorti de la salle, j'étais dans le flou, mais maintenant je vous confirme que Titane est un film à voir. Ce film peut parfois mettre mal à l'aise ou surprendre, mais il nous faire ressentir des émotions, bien trop peu stimulées par la plupart des réalisations françaises du moment. Il faut se lancer pour l'expérience, pour le jeu d'acteur, pour les monstres, mais aussi parce que le cinéma sert à nous faire sortir de notre zone de confort, et que Julia Ducournau nous le permet.

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