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LE MONDE DE LA MUSIQUE EN DEUIL: JACOB DESVARIEUX S'EN EST ALLE

Il n'avait que 65 ans et devant lui encore la promesse de belles aventures musicales. Las, la Covid-19 l'a rattrapé et ravi à sa famille, ses amis mais aussi à ses nombreux admirateurs aujourd'hui plongés dans la peine, un homme qui de l'aveu de tous était une grande voix des Antilles. Une voix inimitable, reconnaissable entre toutes, faite de chaleur et de sensualité, qui pénétrait au plus profond de l'être, et qui avec le soutien des rythmes entraînants de la musique créole, remplissait les cœurs d'allégresse et transportait les corps. Il était grand et fort, il semblait indestructible mais sa santé était fragile : diabétique, il avait subi une greffe rénale qui l'avait beaucoup affaibli et qui ne lui a laissé aucune chance face à ce virus maudit qui déferle aujourd'hui sur le monde tout entier.

La nouvelle de sa disparition m'a frappée de plein fouet ce matin et les larmes me sont montées aux yeux. De nombreux souvenirs se sont rappelés à moi, tous étaient heureux. Ils étaient ceux de ma jeunesse, de mes joyeuses et insouciantes années d'étudiante. Ils étaient aussi ceux de la découverte : découverte d'une culture et d'une histoire collective douloureuse, entachée de sang et de larmes. Jacob Desvarieux a fait pour moi plus que me procurer les frissons délectables d'un corps habité par la musique, il a sans nul doute élargi le champ de mes réflexions intellectuelles. Sa musique, la chaleur et la bonté qui émanaient de son être tout entier me parlaient tant qu'elles ont suscité en moi l'envie irrépressible de savoir de quoi elles étaient nourries. Et c'est tout naturellement que l'étude de l'histoire de nos lointaines îles s'est imposée à moi. Petite métropolitaine favorisée, j'ignorais tout ou presque de ce qu'avait pu être l'esclavage, de sa cruelle réalité et des profonds traumatismes encore vivaces aujourd'hui qui en sont les inévitables corollaires. Au cours de cette étude, j'ai rencontré de nombreuses figures du passé, des belles et des moins belles, des vertueuses et des haïssables.

J'ai su le mal ineffable que Colbert, au travers de la promulgation du Code Noir, avait causé à des millions de malheureux arrachés à leur terre natale pour venir travailler dans des conditions inhumaines sur les plantations sucrières. J'ai su la cruauté de Madame Desbassayns, la gran'mère kal réunionnaise, sorcière maléfique qui faisait régner la terreur sur ses plantations. Mais j'ai fait aussi la rencontre d'Aimé Césaire le martiniquais, de sa compatriote Paulette Nardal, du guyanais Léon Gontran-Damas et du sénégalais Léopold Sédar Senghor, figures tutélaires du mouvement littéraire et politique connu sous le nom de « négritude » qui dénonçait les méfaits du colonialisme et œuvrait à restaurer chez les noirs coupés de leurs traditions, de leur histoire et privés de leur noms, la conscience de leur dignité d'homme et de la valeur de leur culture ancestrale. Ces rencontres m'ont fait grandir, évoluer et sont aujourd'hui les fondements de ma personnalité. Elles ont renforcées en moi la conviction que nous devons plus que jamais défendre ces valeurs humanistes que sont le respect de la dignité humaine, la fraternité et la tolérance. Et si ce soir, je bois un ti-punch avec ma copine Dorothée, ta compatriote Jacob, c'est en ton honneur que nous lèverons notre verre, et c'est à ta mémoire que nous esquisserons quelques pas de danse au son de « Zouk la sé sèl médikaman nou ni » et de bien d'autres encore.

Sophie RENAUD

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