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Interview

Interview de Michelle Thaller

Michelle Thaller est une astronome et chercheuse américaine occupant actuellement le poste de directeur adjoint de la communication scientifique au Goddard Space Flight Center de la NASA. Ayant également travaillé au Jet Propulsion Laboratory, qui s'occupe de la mission du rover Perseverance, cette dernière a accepté de répondre à quelques questions sur le sujet.

Depuis son atterrissage il y a un mois, je suis surpris de ne voir personne parler de la mission principale de Perseverance qui est de savoir si Mars a déjà été habité. Beaucoup parlent du rover en lui-même, de son fantastique voyage et de toutes les grandes choses qu’il a d'ores et déjà accomplies comme enregistrer un son ou prendre de superbes photos de la planète rouge, mais très peu s’attardent sur ce sujet. Pourquoi le monde ne parle-t-il pas beaucoup de la mission de la Perseverance ?

Et bien à la NASA nous avons vraiment voulu faire en sorte que les gens en parlent. J'ai donné beaucoup d'interviews et nous avons beaucoup écrit sur la recherche de la vie depuis l’atterrissage du rover. Et comme vous l'avez dit, le principal but scientifique de Perseverance est de trouver si la vie a déjà existé sur Mars ou si elle existe peut-être encore aujourd'hui.

L'endroit que nous avons choisi pour l’atterrissage, le cratère de Jerezo, qui fait près de 49 kilomètres de diamètre, semble être le vestige d’un grand lac qui existait il y a 3 milliards d’années. C’est pourquoi si la vie a existé là-bas, il pourrait encore y avoir des preuves dans les roches sédimentaires du fond du lac. De notre côté, nous pensons qu’il s’agit de la partie la plus excitante de la mission de Perseverance. Peut-être que le responsable de l’atténuation de l’importance de cette dernière, est l’atterrissage lui-même.

Michelle Thaller / Source image : YouTube

Il s’agit toujours d’un moment risqué, dangereux et excitant. Pour moi, vous avez mentionné les photos, les sons, mais il y a aussi les vidéos. Il y avait des caméras sur le rover, sur la sonde et le monde entier a pu voir ce dernier dans son entièreté, c’était juste incroyable. Je pense donc que, tout de suite, les gens se concentrent sur l’excitation de l’atterrissage. Il faut donc espérer qu’au fur et à mesure que la mission avance, à la lumière des découvertes, ils regarderont de plus près le côté scientifique de la mission.

Vous l’avez expliqué mais quand Perseverance a commencé à atterrir dans le cratère Jerezo, beaucoup de gens ont parlé des « 7 minutes de terreur » en raison de la difficulté d’atterrir à un tel endroit. Pensez-vous que d’avoir la possibilité de trouver de la vie dans ce cratère est la raison qui a poussé les scientifiques à dire « non, c’est ici qu’il doit atterrir » malgré le danger ?

Oui, absolument. Comme vous l’avez mentionné, c’était très difficile d’atterrir à cet endroit. Les autres sites que nous avions choisis étaient beaucoup plus plats mais en réalité, nous voulions poser le rover près du delta de la rivière qui se jetait dans le lac. Grâce aux sédiments laissés par ce dernier tout autour du lac, la zone est un superbe endroit où chercher des preuves d’existence de la vie car nous pouvons étudier plusieurs couches en même temps.

Ce que nous avons fait était en fait similaire à d’autres missions comme celle sur l’astéroïde Osiris-Rex où nous avons créé de meilleurs systèmes de guidage autonomes. Pour ces missions, les sites d’explorations sont si loin que nous ne pouvons pas les contrôler en direct, il n’y a pas de joystick pour piloter ces mécanismes comme dans un jeu-vidéo. Il y a 14 minutes-lumières qui nous séparent de Perseverance, il faut donc 30 minutes pour recevoir un signal de là où il est. Pour Osiris-Rex, qui était à 320 millions de kilomètres de nous, c’était à peu près la même chose.

Dans les deux cas, le logiciel d'atterrissage était différent de ce qu'il était auparavant. Aujourd’hui, la plupart du temps c’est l’autonomie qui prime car l’intelligence artificielle des logiciels s’améliore de jours en jours. C’est pourquoi faire cet atterrissage était plus simple qu’il ne l’aurait été des années plus tôt.

Peu de temps après son atterrissage, un débat s’est créé autour du fait de savoir si Perseverance cherche une forme de vie ancienne ou active. Confirmez-vous que le rover cherche uniquement des traces d’une vie ancienne ?

Et bien non… Pas vraiment. C’est intéressant car en réalité il est possible qu’il y ait toujours de la vie sur Mars, une forme de vie microbienne et très simple, comme des bactéries. C’est justement l’une des principales questions que nous essayons de résoudre à la NASA. Nous trouvons une forme de vie ancienne ? Magnifique. Cela serait super excitant. Mais il y a aussi la possibilité qu’une forme de vie simple ait survécue.

Il y a très longtemps, Mars possédait des océans, des rivières, un peu comme la Terre. C’est pourquoi ces formes auraient pu survivre dans le sol martien. Mais l’une des choses que nous avons aussi trouvé grâce à notre rover Curiosity est du gaz naturel. En se promenant sur la planète rouge, il a découvert des poches de gaz dont nous nous demandons si elles ne pourraient pas être issues de bactéries vivantes et encore actives. Pour le moment nous n’avons aucune preuve solide de cela, il s’agit seulement d’hypothèses mais cela prouve que nous sommes bien à la recherche « d’aliens », mais de tailles microscopiques.

D’ailleurs ils pourraient ne pas seulement se trouver sur Mars mais aussi sur les satellites naturels d’autres planètes du système solaire comme les lunes de Jupiter, de Saturne ou même de Mars elle-même avec Titan. Il se peut qu’il y ait de la vie ailleurs que sur Terre encore aujourd’hui et j’adorerai le découvrir… Même si ce n’est qu’une bactérie ce n’est pas grave ! De quoi est fait son ADN ? Quelle est sa composition chimique ? Nous pourrions en apprendre tellement sur les origines de la vie rien qu’avec des microscopiques formes de vie.

Url de la ressource

Erwin Dehouck, un scientifique français, a dit que nous n’avons pas encore trouvé de formes de vie car chaque mission n’était pas nécessairement équipée dans ce but. Alors parlons du grand frère de Perseverance qui est arrivé sur Mars il y a neuf ans et que vous avez déjà cité : Curiosity. Les missions de ces deux rovers sont différentes mais elles semblent toutes deux tourner autour du thème de « la vie extraterrestre ». Pouvez-vous nous dire ce que Curiosity fait là-bas?

Oui bien sûr ! Tout d’abord, dire que Curiosity ne cherche pas la vie dépend de votre définition de ce qu’est la recherche de la vie. Quelle qu’elle soit, l’une des choses sur lesquelles nous nous accordons tous, c’est que la mission de Curiosity était de savoir si la chimie nécessaire à l’apparition de la vie a pu exister sur Mars.

Nous sommes fait de molécules organiques basées sur le carbone et l’une des choses que Curiosity a découvert, et qui n’avait jamais été trouvé par le passé, est la présence de molécules organiques dans les roches martiennes. En quelque sorte il cherchait si Mars était habitable. Est-ce que la planète pouvait réunir les conditions permettant l’apparition de la vie ? La réponse était oui.

Curiosity a donc prouvé que la vie pouvait apparaître sur Mars et Perseverance a été envoyé pour dire : « Très bien, prouvons-le » ?

*Rires* Oui ! Et même si Perseverance ne trouve pas il faut savoir que c’est car cela est difficile. Trouver la vie va nécessiter, et ce sera notre prochaine étape, plus d’expériences, des différentes et meilleures que les précédentes.

Si Perseverance venait à découvrir la vie, quel impact cette découverte aurait-elle sur notre société selon vous ?

Je ne pense pas qu’il y ait une réponse unique à cette question, car la vie pourrait être sous des formes différentes que la forme simple, et chacune aurait des conséquences très différentes.

Le scénario le plus probable est quand même que nous trouvions de la vie simple. Si cela arrivait, nous pourrions répondre à de nombreuses questions scientifiques très importantes, comme savoir si cette vie est semblable ou différente de nous. Je pense que ce genre de découverte fera l’objet d’une grande actualité pendant un certain temps, et qu’elle constituera un nouveau sujet d’étude important pour les scientifiques. Mais culturellement, je ne pense pas que cela nous changera beaucoup. Nous pourrions essayer de ramener un échantillon de la vie, et cela susciterait probablement de l’excitation et des protestations, mais je ne pense pas que cela soit si important.

Nous pourrions aussi découvrir une vie extraterrestre bientôt, sans pouvoir découvrir son état d’avancement. Si nous voyons une planète qui a de la vapeur d’eau, de l’oxygène, du méthane et du dioxyde de carbone à la fois, il y a de très fortes chances qu’elle abrite la vie, mais à quel point cette dernière serait avancée ? Microbes ? Animaux ? Civilisation ? Nous ne pourrions peut-être pas le savoir. Encore une fois, je pense que cela serait une grande nouvelle pendant quelques semaines, mais ensuite accepté comme une partie de la vie.

Un autre scénario pourrait survenir avec le projet SETI ou avec l’étoile de Tabby, où nous trouverions des signes de vie avancée, mais nous ne pourrions communiquer avec elles, seulement recevoir ses signaux. Nous saurions alors qu’il existe une autre civilisation, et peut-être plus avancée que nous. Cela pourrait être très difficile pour nous, car beaucoup d’inquiétudes et de théories du complot émergeraient.

Le dernier scénario serait celui du film Arrival. Des extraterrestres avancés arrivent sur Terre et cherchent immédiatement à communiquer avec nous. Cela aurait des effets profonds sur notre culture et notre imagination. Nous quitteraient-ils après un certain temps, pratiquement inchangés ? Resteraient-ils ? Nous proposeraient-ils d’emmener certains d’entre nous avec eux ? C’est précisément là que notre imagination se déchainerait.

Pourrions-nous réellement nous « préparer » à un tel changement ? Étions-nous prêts pour la Seconde Guerre mondiale ou l’invention des ordinateurs ? Ces choses arrivent, et ne peuvent pas être évitées. Parfois la culture change lentement, et parfois elle change du jour au lendemain.

Beaucoup de scientifiques, d’astronomes, et nous pouvons le voir à la façon dont la NASA pousse de plus en plus, considèrent que nous sommes proches d’une découverte. Ma dernière question va donc être très simple : pensez-vous que Perseverance va prouver que la Terre n’est pas le seul endroit où la vie est apparue ?

Oh wow… Vous savez, c’est marrant car je suis persuadé qu’il y a de la vie ailleurs que sur Terre et qu’il y en a eu sur Mars s’il n’y en a pas encore aujourd’hui. Mais est-ce que Perseverance va le prouver ? Je serai profondément heureuse si c’est le cas, mais en tant que scientifique, je dois me concentrer sur les résultats sans être influencé par le reste. Je pense qu’il y a de grandes chances, même si la vie a réellement existé sur Mars, que nous ne le découvrions pas si facilement.

Nous allons avoir besoin de chercher plus profondément dans le sol et même si Perseverance a un bras très sophistiqué, sa foreuse ne l’est pas autant. Donc… ma conjecture personnelle, sans parler en tant qu’astronome à la NASA, est que nous n’allons probablement pas trouver la vie sur cette mission. Mais je pense que c’est là, et j’espère que je serai vivante quand nous le découvrirons.

Cela nécessiterait l’envoi d’humains alors ?

Non je ne pense pas qu’il y ait besoin d’envoyer des humains sur Mars mais plutôt des expériences différentes. Des expériences permettant de vérifier plusieurs hypothèses et de passer sous la surface plus encore. Il n’y a pas besoin d’envoyer des humains sur Mars pour cela, nos rovers sont déjà bien assez performants !

Arsène Gay

(Interview réalisée et traduite par Arsène Gay)

A lire également : Et s'ils arrivaient... - Comment réagirions-nous à la découverte d'une vie extra-terrestre ?

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Commentaires

Bonjour,
Je souhaiterais savoir si vous avez mené vous-même l'interview ou si c'est une retranscription d'une interview déjà existante et effectuée par un tiers.
L'article ne le stipule pas. merci de votre réponse.
Dorothée REDVAL
Bonjour, j'ai réalisé cette interview moi-même en visioconférence avec Michelle Thaller
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