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Point de vue

« L’islam des Lumières » : Le construire aujourd’hui pour apaiser demain

L’Islam français est une notion en soi, rien de matériel. Le terme est apparu en 2003 avec la création du Conseil Français du culte musulman (CFCM), qui a pour but de représenter et défendre les intérêts de la communauté musulmane de France. C’est en renforçant la loi sur la laïcité que ses instigateurs comptent construire cette religion laïque, épurée de ses influences étrangères jugées trop « intégristes » ou « ne correspondant pas aux lois de la République » (ce que des musulmans ont jugé infondés, car un bon musulman se plie aux règles du pays dans lequel il a choisi de vivre).

Ce concept de la laïcité en France est assez complexe à comprendre pour le reste du monde. Même en Occident, nos voisins ne conçoivent pas notre rapport à la laïcité.

Cet Islam se façonnera à travers les cinq points de la loi sur le séparatisme : neutralité des services publics ; possibilité de suspendre ou dissoudre une association par le Conseil des ministres ; pénalisation de ces certificats de virginité ; fin de la scolarisation à domicile ; renforcement des contrôles des financements étrangers des lieux de culte.

Plusieurs personnalités se sont exprimées en faveur de cet Islam laïcisé, ouvert au débat public et à la critique. Kamel Daoud est un journaliste, écrivain algérien et Président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. Il s’est exprimé sur France Culture le 17 octobre 2020 sur la question de l’islamisme. Pour lui le monde n’a tiré aucun enseignement de la guerre civile en Algérie, ce sont les djihadistes et les islamistes qui l’ont fait. Ce sont eux qui ont su s’adapter à aujourd’hui en s’accaparant les institutions, la liberté de parole, la morale. Selon l’écrivain, l’islamisme est « une machine à démanteler, et ce sans peur, sans haine mais avec force. »

Pour cela, il faut d’abord dissocier islamisme et communautarisme car « ce n’est pas parce qu’on appartient à une communauté qu’on est propriétaire d’une religion. (...) L’islamisme est un candidat au pouvoir. L’islam est une question intime, on n’a pas de compte à rendre comme on n’a pas à l’exprimer. Le communautarisme peut s’exprimer par la cuisine, la culture, pourquoi toujours l’exprimer à travers la religion ? » Au final c’est le décalage avec l’Islam vécu dans les pays arabo-musulmans, qui n’ont jamais séparé la mosquée et l’Etat, qui perturbe la situation en France.

Il faudrait aussi revenir sur les questions liées au colonialisme qui sont le « fonds de commerce » des intégristes. C’est un schéma de croisade et de contre-croisade, ils sont venus chez nous donc on va chez eux, assimilant vengeance à justice

Enfin, il faut séparer l’islam du pays d’origine. « L’islam appartient à tout le monde » et non à un pays ou une terre d’origine, c’est une religion elle est donc personnelle et peut se pratiquer n’importe où. « Si on ne sépare pas, on accepte qu’une partie de notre population soit sous tutorat d’une partie tierce ». Si on n’en parle pas, on pousse nos citoyens à partir dans les pays musulmans pour vivre pleinement leur religion. Pour lui, d’une certaine manière il faut « nationaliser nos religions ». Il martèle que l’islam est français, à l’instar du christianisme et judaïsme.

L’islamologue Ghaleb Bencheikh est le président de la Fondation de l’Islam de France depuis 2018. Il est un réformateur de l’islam libéral très ouvert sur les questions de l’islam, et prône un vivre ensemble où l’islam n’est pas forcément la règle. Pour lui la laïcité permet de jouir de sa religion tranquillement surtout dans un pays où les religions sont multiples comme la France. D’après lui, le discours de plusieurs prédicateurs pose problème aujourd’hui. De par sa sévère dichotomie, ce discours fragilise et déstabilise la religion musulmane. Et pour Bencheikh, « on ne peut pas s’attendre à quelque chose de bien d’une conscience apeurée ». 

Quant au chercheur spécialiste du Moyen-Orient Georges Fahmi, il a publié un article pour l’Institut Universitaire Européen un article sur la réformation de l’Islam. Il y soutient que l’Islam des Lumières est contreproductif dans la lutte contre l’extrémisme. Une minorité de musulmans prônent la violence, et tous les mettre dans le même sac augmente le risque de radicalisation « La laïcité a été imposée dans les sociétés musulmanes (…) elle était synonyme de mise sous tutelle des institutions religieuses par le gouvernement. Ça n’a jamais été séparer l’Eglise de l’Etat. C’est pourquoi de nombreux musulmans perçoivent le projet de loi comme une tentative d’imposer plus de restrictions aux communautés musulmanes en France. Comme avec l’interdiction du voile à l’école, la republication des caricatures de Charlie Hebdo est juste venue confirmer cette sensation. » pour beaucoup d’entre eux, ce combat de la laïcité n’est pas le leur, l’histoire de cette dernière est propre à la France. Enfin, « la religion islamique est caractérisée par sa diversité d’idées et d’organisations structurées, ce qui rend impossible son uniformisation. » Ce serait la dénaturer. Pire, imposer une voix unique à ses représentants les délégitimeraient aux yeux du monde musulman.

Maud Baheng Daizey

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