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Et s'ils arrivaient... - Comment réagirions-nous à la découverte d'une vie extra-terrestre ?

Il y a plusieurs siècles, au XVIème précisément, Nicolas Copernic, figure historique de l’astronomie, va remettre en cause le modèle géocentrique, croyance universelle de l’époque de Ptolémée et Aristote. Plus concrètement, il va démontrer que la Terre n’est ni immobile, ni le centre de l’univers. Ce qui fut une découverte majeure, révolutionnaire, va alors entraîner une vive réaction de la population, notamment de l’église romaine qui refuse de croire ce que Copernic affirme. Pour eux, il s’agit d’un blasphème. Son livre va être interdit pendant plus de 300 ans et il mourra sans jamais avoir pu démontrer que le Soleil était, en réalité, le centre de l’Univers comme le fera Galilée plus tard. Il s’agit là de la première de ce qui sont appelés « les trois blessures narcissiques de l’humanité ».

C’est ici exactement la même situation que Jim Green reconnaît se profiler de plus en plus. Il annonce une révolution philosophique que la population ne saurait « appréhender ». Une telle découverte bouleverserait à la fois notre manière de penser l'existence et la vie, mais aussi nos certitudes et questionnements dans le domaine scientifique.

L’imminence d’une découverte

Si Jim Green avance l’argument selon lequel il faut s’y préparer, cela est dû en partie aux calculs réalisés par les scientifiques selon lesquels il semblerait inévitable que la vie extra-terrestre existe. La recette exacte pour qu’elle prenne forme n’est pas connue, cependant les ingrédients, eux, le sont, et au nombre de trois. De l’énergie, des éléments chimiques lourds et de l’eau. Ce dernier est le plus prévisible des trois, le plus facile à trouver et c’est autour de cela que se sont articulé les calculs des astronomes.

Le terme de « zone habitable » est défini par la NASA comme étant « la zone autour d'une étoile où il ne fait ni trop chaud ni trop froid pour que de l'eau liquide existe à la surface des planètes environnantes. » En parallèle de cela, les dernières études ont démontré que la proportion de planètes ayant leur orbite située dans la zone habitable serait de ¼. Dans notre galaxie seule, la Voie Lactée, cela équivaudrait à environ 50 milliards de mondes similaires à la Terre. Et à l’échelle de notre univers tout entier, l’estimation des scientifiques est ahurissante : 100 trillions, soit en chiffre 100 000 000 000 000 000 000 de planètes qui pourraient, potentiellement, accueillir la vie.

La Terre et Mars sont situées dans la zone habitable du système solaire, représentée en vert.

Mais ces dernières années, les scientifiques ont aussi réussi à démontrer que les satellites naturels de certaines géantes gazeuses pourraient être des oasis de vie, tirant leur énergie non pas de la lumière des étoiles, mais de la gravité de leur planète. La glaciale Encélade (un des satellites naturels de Saturne) possède notamment tous ces ingrédients : un énorme océan souterrain avec des cheminées hydrothermales crachant la chimie de la vie. Le nombre d’exolunes pouvant potentiellement abriter de la vie est encore plus ahurissant car il en existe 100 fois plus qu’il n’y a de planètes dans notre galaxie, cela fait 100 billions, rien que dans la Voie Lactée.

Il existe tellement de possibilités qu’il semble qu’une découverte ne soit maintenant plus qu’une question de temps. La moindre trace de vie remettrait alors toute notre manière de penser en question, nous faisant immédiatement et irrémédiablement passer de l’exception, à la règle.

Sommes-nous uniques ?

Cependant, si une découverte est en effet imminente, il semblerait que pour avoir un impact, il faudrait trouver plus qu’une forme de vie simple. Dans une interview accordée le 24 février 2020, Michelle Thaller, directeur adjoint de la communication scientifique au Goddard Space Flight Center de la NASA, nous confie que la découverte d’une forme de vie simple, selon elle, « fera la une des journaux pendant un certain temps et constituera un nouveau sujet d'étude important pour les scientifiques » mais que cela ne durera que quelques semaines avant d’être accepté comme faisant partie de la vie.

Michelle Thaller estime elle aussi qu’il se peut que nous trouvions bientôt une preuve de l'existence de la vie ailleurs que sur Terre, cependant elle se pose également des questions sur son degré d’avancement : « Si nous trouvions une planète qui possède à la fois de la vapeur d'eau, de l'oxygène, du méthane et du dioxyde de carbone, il y aurait de fortes chances pour qu'elle ait de la vie. Mais à quel point cette vie serait-elle avancée ? Germes, planètes, animaux, civilisation ? Il se peut que nous ne soyons pas en mesure de le savoir. »

Savent-ils que nous sommes là aussi ?

Michelle Thaller

Le scénario le plus probable serait donc de trouver une forme de vie simple, cependant Michelle Thaller propose également un autre scénario, appuyé par des projets scientifiques comme le SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence) ou des phénomènes étranges comme celui observé sur « l’étoile de Tabby » en septembre 2015. Ce scénario serait celui de la découverte d’une forme de vie avancée, d’une autre civilisation. « Je pense que cela pourrait susciter beaucoup de craintes », s'inquiète-t-elle au sujet d’une telle découverte.

Toujours selon Thaller, le fait de savoir que nous ne sommes pas seuls, et que d’autres pourraient être plus avancés que nous, serait une chose « difficile à accepter » pour l’humanité « car beaucoup de pensées sombres, de théories de conspiration et tout ce qui va avec se mettront à surgir. »

Une réaction imprévisible

Cependant, ce qui inquiète l’astronome, ce n’est pas vraiment cette découverte. Elle appréhende plutôt la réaction des Hommes ainsi que toutes les questions qui s’en suivront : « Savent-ils que nous sommes là aussi ? S'ils le savent, pourquoi ne semblent-ils pas s'en soucier ? Ou alors sont-ils déjà en route en ce moment même ? » Tant de suppositions impossibles à vérifier, car malgré la possibilité de détecter leurs signaux, la communication sera quant à elle irréalisable. Le manque de réponses à ces questions entraînera cette peur, ce plongeon dans l’inconnu et l’incontrôlable. Ce scénario est envisageable certes, mais est-il réellement souhaitable ?

Par ailleurs, Michelle Thaller utilise l’exemple du film Arrival afin de présenter un scénario ultime, celui selon lequel les extra-terrestres, bien plus avancés que nous, parviendraient à établir une communication et arriver sur Terre. « Cela pourrait être positif », en effet dans le film, humains et aliens coopèrent, changeant même notre compréhension du temps et ayant de profonds impacts sur notre culture, notre société et notre imagination. Mais cela pourrait également causer de nombreux problèmes, notamment avec ceux que Thaller qualifie de « terroristes », qui tentaient de détruire ou, a minima, de chasser les aliens.

Trois situations différentes donc, mais pouvons-nous essayer de savoir plus précisément quelle sera cette réaction ? Oui. Dans les films, l’humanité doit toujours faire face à une forme de vie intelligente, et nous avons vu qu’il est beaucoup plus probable qu’une forme de vie simple soit en réalité découverte, mais cela nous donne un élément de réponse : les Hommes seraient fascinés par une forme de vie intelligente extra-terrestre. Certains scientifiques (comme Ramin Skibba, astrophysicien devenu écrivain scientifique et journaliste indépendant) pensent même que la simple découverte d’une forme de vie, quelle qu’elle soit, bouleverserait notre société. D’autres, comme Christof Koch, Guy Consolmagno, ou encore Aaron Gronsta, estiment que cet impact serait très faible s’il s’agissait d’une forme de vie simple.

Les films confrontant humanité et vie extra-terrestre mettent systématiquement en scène une forme de vie plus avancée que la nôtre. Un fantasme qui permet de magnifier la victoire (aussi systématique) de la race humaine.

Un premier scénario ?

Mais au-delà des hypothèses des scientifiques, des études très sérieuses et assez difficiles d’accès ont été menées. Le 13 février 2011, Albert A. Harrison, professeur de psychologie à l’université de Californie à Davis et spécialiste de la façon dont la découverte de la vie extraterrestre aurait un impact sur la société humaine, publie un article intitulé Fear, pandemonium, equanimity and delight: human responses to extra-terrestrial life.

Dans ce dernier, il étudie le sujet de la réaction des Hommes face à la découverte d’une forme de vie intelligente et avancée dans les moindres détails et va s’appuyer sur des études très parlantes. Un sondage Ropper commandé par l’Institut National des Découvertes Scientifiques (NIDS) indique en effet que 75% des sondés seraient affectés par une telle découverte (à des degrés différents). Cependant, Harrison cherche à se montrer rassurant, il explique que 60% des sondés se sentent invulnérables et sauraient s’adapter.

Là où un point important est soulevé, c’est dans l’inquiétude que ces personnes auraient à ne pas savoir comment leurs pairs réagiraient. Dans ce même sondage, il est indiqué qu’en cas de découverte, 13% des sondés s’attendaient à ce que les autres réagissent comme eux (dans le calme) et près de 25% estiment quant à eux que les autres paniqueraient. Au premier regard, cela peut sembler assez faible mais il faut comprendre que cela voudrait dire, selon les interrogés, qu’il y aurait deux fois plus de personnes paniquées que de personnes rationnelles.

Depuis un siècle, la proportion de personnes croyant à l’existence d’une intelligence extra-terrestre a beaucoup augmenté. De 34% en 1966 (Des Moines Register, 8 mai 1966), elle a atteint son pic en 1978 où près de 65% de sondés (St. Louis Post Democrat, 7 juin 1978) croyaient en l’existence de « personnes d’une certaine manière similaires à nous » sur d’autres planètes. Depuis, ce chiffre ne fait qu’osciller entre 50 et 60.

Cependant ces sondages ne peuvent être la seule source sur laquelle s’appuyer. Ils sont certes les seules études réellement menées dans ce monde d’hypothèses mais les réponses des sondés dépendent de trop de facteurs. Par exemple, Harrison explique que les sondés du sondage Ropper se considéraient, de par leurs croyances et notamment religieuses, plus équipés pour affronter une telle découverte. De plus, ces sondages n’ont été conduits que sur des zones situées essentiellement en Amérique du Nord et en Europe, les réponses apportées peuvent donc être contestées sur le fait qu’elles ne représenteraient pas la réaction mondiale. Et comme évoqué quelques lignes plus haut, la question de la religion est un enjeu qui vaut le détour.

La possible physionomie d'une forme de vie intelligente nous est parfaitement inconnue. Les représentations populaires comme celle présente ci-dessus ne sont qu'un amas de clichés.

Bouleversement des croyances

Sur les 75% des personnes affectées par la découverte d’une intelligence extra-terrestre, 14.5% d’entre-eux estimeront être forcés de repenser les questions philosophiques et religieuses. Cela est certes une minorité, mais il est impressionnant de constater que même des croyances ancrées comme peuvent l’être celles qui sont religieuses, seraient instantanément remises en cause. Cette question doit donc se poser car la religion est un aspect non-négligeable qui subira forcément des conséquences dues à une telle découverte.

Bien évidemment, de nombreuses personnalités religieuses ont déjà répondu à des questions portant sur ce sujet. Le cardinal José Gabriel Funes, responsable de l’Observatoire astronomique du Vatican se montre forcément très conciliant, en affirmant ne voir « aucune contradiction entre la théologie catholique et la croyance aux extraterrestres ». Le Pape François lui-même avait répondu en 2014 à une telle question en disant qu’il ne verrait pas de problème à baptiser un alien si ce dernier le lui demandait.

Ted Peters, professeur de théologie au Séminaire théologique luthérien pacifique, parle d’astro-théologie en rappelant que l’Histoire a montré la capacité des religions à s’adapter aux défis auxquels elles doivent faire face. Elles ont traversé les époques et sont toujours là aujourd’hui. La principale théorie serait donc que l’impact sur les religions serait réel mais que les conséquences ne seront pas si terribles. Certes, quelques aspects devraient être reconsidérés, mais ils ne seront pas pour autant abandonnés car les religieux estiment que quelque soit la vie découverte, cette dernière sera également une « créature de Dieu », ce qui permettra de justifier la non-nécessité de modifier ses croyances.

De la théorie à la réalité

Cependant tout n’est pas aussi simple que dans la théorie. Pour commencer, les religions perdent en crédibilité sur cette question car elles ne semblent pas prendre au sérieux cette possibilité. Par exemple le Pape François avait ajouté à sa réponse de 2014 : « Si, par exemple, une expédition de Martiens débarque... Des Martiens, pas vrai ? Vert, avec un long nez et de grandes oreilles, comme les enfants les dessinent... » Une ironie qui pourrait à l’avenir leur causer du tort. José Gabriel Funes parle lui-même d’un « Monsieur Spock » (alien aux oreilles pointues de Star Trek), nouvelle preuve d’une inconsidération préoccupante.

Url de la ressource

Ce qui pourrait presque s’apparenter à du mépris est problématique car en cas de découverte, la religion devra répondre à des questions sur son attitude, sur son idéologie. Pourquoi n’y a-t-il pas de mentions de cette vie extra-terrestre dans les livres sacrés ? Une question qui soulèvera beaucoup de problèmes notamment à savoir quelle place occupent les extra-terrestres par rapport à Dieu, la religiosité de certains croyants les poussant à accuser certains de vouloir le remplacer par cette nouvelle intelligence supérieure en cas de découverte majeure.

Ted Peters, encore, a réalisé une enquête auprès de 1300 personnes à l’occasion d’un congrès sur la vie extraterrestre à Londres le 24 et 25 janvier 2010. Tandis qu’aucun bouddhiste n’estime voire ses croyances être ébranlées, ce sont près de 22% des catholiques qui pensent que cela pourrait être le cas. Un chiffre toujours en minorité donc mais qui concerne seulement les croyants. De leurs côtés, les « non-croyants » (sic) ne sont qu’1% à penser que leurs croyances (agnosticisme, athéisme) pourraient changer alors qu’ils sont 69% à penser que cela causerait une crise chez les autres religions. Des chiffres bien disparates, qui tendent à montrer l’incertitude qui tourne autour de cette question, la religion ne semblant pas assez se préoccuper de cet aspect qui se profile à l’horizon.

Soyons prêts

Alors que la décennie 2020 vient de commencer (et pas de la meilleure des façons), le consensus scientifique est donc bien clair : préparons-nous. Il nous est impossible de savoir comment la société réagira à la découverte de la vie extra-terrestre. Cela dépendra forcément des caractéristiques de la vie nouvellement trouvée, de son niveau d’évolution, d’intelligence, de son avancement (forme de vie simple / avancée / civilisation). Tant de questions pour lesquelles il est impossible d’apporter une réponse formelle même si différents scénarios sont étudiés et des hypothèses émises.

Le contexte sera également très important, la transmission des informations devra être assurée de manière à empêcher les gens de faire fonctionner leur imagination. Il est évident que le fantasme de l’alien pourrait pousser à imaginer des choses complètement erronées, c’est pourquoi il faudra s’assurer de mettre le déroulement de la découverte à disposition du grand public sinon les choses pourraient vite devenir plus délicates. Evidemment, il est facile d’imaginer un scénario catastrophe où règnera le chaos mais il ne faut pas oublier que tout cela sera très contrôlé et que la probabilité de découvrir une civilisation plus avancée que la nôtre est très faible, même s’il elle n’est pas nulle.

Entre inquiétude, hâte, défiance et bien d’autres mots encore pour la caractériser, l’idée d’une telle découverte déchaîne en tout cas les passions et les débats au sein du monde scientifique. En tant que simples spectateurs, notre ignorance nous donne encore la chance de pouvoir faire fonctionner notre imagination, ce qui ne sera pas éternel. Les générations futures se demanderont probablement ce que cela faisait de vivre à notre époque. Nous sommes assez chanceux pour en avoir la réponse. Tout ce que nous avons à faire et de lever les yeux au ciel, et de profiter. Et qui sait ? Peut-être que quelque part, dans l’immensité de l’univers, quelqu’un ou quelque chose d’autre, le fait aussi.

"Quelque part, quelque chose d'incroyable attend d'être découvert" - Carl Sagan, l'un des plus grand vulgarisateur scientifique de l'Histoire
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Commentaires

Pierre (non vérifié) , mer 17/02/2021 à 18h47
Article très intéressant et complet ! BRAVO !
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