Rubrique
Point de vue

Au-delà de l’esclavage

Les « Noirs lumineux » ? Vaste sujet ! Controverse et mauvaise foi, inévitables. Tentative de récupération et falsification, une évidence. Prise et éveil de conscience, à n’en pas douter, pour les Noirs et les populations à l’ascendance ébène. Alors, une fois pour toutes, le sujet mérite d’être débattu jusqu’au paroxysme. Enfin, que les uns et les autres puissent avoir l’audace de s’appuyer sur les obstacles, ainsi que les préjugés, et non, comme à l’accoutumée, d’essayer stratégiquement, ou par hypocrisie, de les contourner.

La condition sociale

Par rapport à la condition sociale des esclaves qui avaient été déportés lors de la traite des Noirs dans le monde occidental à partir du XVIe siècle, et, par analogie, le mot « nègre » désigne, depuis le XVIIe siècle, un individu que l’on fait travailler dans des conditions avilissantes et sans respect des droits fondamentaux, le plus souvent dans les champs ou comme domestique. Mais la traite des Noirs avait débuté plusieurs siècles avant le commerce triangulaire ou autre. Bien entendu, « on oublie que l’esclavage arabo-musulman était bien antérieur, à partir du VIIe siècle. Il n’a été aboli en Arabie saoudite qu’en 1962 et en Mauritanie il y a fort peu. Il n’y a pas de degrés dans l’horreur. C’est évident. Mais on peut dire que l’esclavage arabo-musulman a été le plus dévastateur, à un point tel qu’aujourd’hui aux États-Unis, au Brésil, il y a plus de 70 millions de Noirs ou de métis, alors que, du côté des pays arabo-musulmans ou dans les pays du Golfe, où il y a eu beaucoup d’esclaves, il n’y a pratiquement pas de Noirs ou de métis. Ils castraient les esclaves : 70 % de ceux qui subissaient cette mutilation en mourraient. Et on tuait les enfants nés dans les harems d’une mère noire. Castrations, infanticides, en termes modernes, c’est un génocide ! Les intellectuels africains, hélas, jettent un voile sur l’esclavage arabo-musulman pour des raisons de solidarité politique et religieuse. »[1]

Néanmoins, des Afro-Américains ont fait l’objet soit de castration, soit de ligature tubaire pendant cinquante années en Caroline du Nord entre 1929 et 1974. En effet, révélée par la sérieuse American Review of Political Economy, une stérilisation chirurgicale a été imposée à près de 7 600 hommes, femmes et enfants, parfois âgés d’une dizaine d’années, dans le cadre d’un programme mené dans cet État du Sud-Est des États-Unis d’Amérique. Pour William Darity Jr, professeur à l’université Duke et co-auteur de l’étude, « l’utilisation disproportionnée de la stérilisation eugénique en Caroline du Nord sur les citoyens noirs était un acte de génocide ».

Dans le cadre de cette réflexion, l’oxymoron « Noirs lumineux » fait allusion aux femmes et hommes à la peau ébène ou saumonée comme Yasuke, François Makandal, Abraham Hannibal, Angelo Soliman, Olaudah Equiano, Joseph Bologne de Saint-George, Charles Ignatius Sancho, Wladyslaw Jablonowski, Toussaint Louverture, Louise Marie Thérèse (dite la Mauresse de Moret), le général Dumas, Francis Barber, Frederick Douglass, Sojourner Truth, Nathaniel Turner, Harriet Tub­man, Booker Taliaferro Washington… Bien avant le XXe siècle, ils avaient œuvré contre leur gré en vue de la grandeur des puissances américaines et européennes. Des historiens et des activistes politiques ont occulté à dessein leurs prouesses, voire continue de les réduire en silence ou de les falsifier. En toute logique et judicieusement, il revient à leurs descendants de les réhabiliter en faisant connaître, sans accuser ni culpabiliser qui que ce soit, les douloureux et dramatiques parcours les concernant. On est parfois mieux servi par soi-même. De plus, les exploits de leurs aînés exportés comme des marchandises, ou alors nés esclaves loin de la terre ancestrale, ne peuvent que, aujourd’hui, les consolider davantage, en tant que descendants, dans la fierté d’assumer leur blackossité. Il leur revient désormais d’inverser la tendance, en apportant au substantif blackossitude une dimension en mesure de transformer le mal en bien, le négatif en positif. S’impose de facto une révolution à la fois culturelle et politique.

La domination européenne

Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, l’Europe avait indéniablement dominé le monde. Le Portugal, l’Espagne, la France, la Hollande et la Grande-Bretagne avaient été les maîtres incontestés de la navigation. Les mers et les océans leur appartenaient. Ces pays avaient contrôlé des colonies qui leur assuraient richesse et puissance. Les cales toujours pleines d’esclaves, des bateaux partaient donc d’Afrique. En Amérique, l’affranchissement et la fuite constituaient les deux seuls moyens pour échapper à l’enfer qui avait été imposé par les cultivateurs blancs. En Europe, des ports de l’Atlantique devaient leur fortune à ce sinistre trafic. C’était le honteux commerce triangulaire, lequel avait réduit, voire rendu l’Homme noir à l’état d’animal ou de marchandise. La chosification ou bestialisation volontaire de l’humain, tout simplement ! Capitalisme assassin !

Certes, la traite des esclaves était à son apogée au XVIIIe siècle. L’ancrage profond de la discrimination liée à l’épiderme dans la culture et la politique britanniques avait encouragé la floraison d’images de Noirs sur les emballages de tabac, d’épices, de thé et de café. Des personnalités ségrégationnistes, à l’instar de l’écrivain britannique Edward Long, n’avaient pas hésité à afficher en public leurs haineuses opinions. D’ailleurs dans sa brochure de 1772, relative aux Réflexions sincères sur le jugement récemment rendu par la Cour du Banc du Roi sur ce qu’on appelle communément la cause nègre, cet auteur avait écrit au sujet des enfants nés de filiation mixte que, « au cours de quelques générations de plus, le sang anglais [deviendrait] si contaminé par ce mélange jusqu’à ce que toute la nation ressemble aux Portugais et aux Morisques dans le teint de la peau et la bassesse de l’esprit ».

Prise de conscience

En réaction à cette position qui tenait à tout prix à les confiner dans l’infériorité, un groupe d’esclaves affranchis et instruits, ainsi que quelques personnes nées libres de parents esclaves, avaient préféré agir ou réagir. Par conséquent, mus par la lutte contre les inégalités et les traitements dégradants, ils avaient pris l’initiative de faire entendre leur voix dans le monde littéraire et dans les structures britanniques de défense des droits fondamentaux de la personne. Ils l’avaient fait aux États-Unis d’Amérique à travers les luttes pour l’émancipation et les droits civiques, ainsi qu’en France par l’engagement dans l’armée et par la révolte dans les colonies d’outre-mer.

En général, « quand on s’intéresse aux Noirs du XVIIIe siècle, on ne parle que des esclaves. Et on oublie qu’il y avait une élite noire qui évoluait dans le milieu aristocratique. Elle fréquentait les salons et était intégrée, même s’il existait ce qu’on appellerait aujourd’hui un “plafond de verre”. La direction de l’Opéra [échappa] au chevalier de Saint-George car il n’[était] pas Blanc, par exemple. Cette élite, souvent métisse, voulait tellement s’intégrer qu’elle avait fini par accepter la hiérarchie de la couleur de l’épiderme qui prévalait : plus vous étiez blanc, plus vous étiez considéré. Et elle ne voulait pas être associée aux autres Noirs. Vous savez, les mulâtres affranchis étaient souvent du côté des planteurs et possédaient eux-mêmes des esclaves. Des gens comme Saint-George, Dumas, etc. étaient pour la liberté des Noirs mais n’étaient pas des militants. Dans le monde anglo-saxon, c’[était] différent. Il y [avait] des grands noms – méconnus en France – comme Olaudah Equiano ou Ignatius Sancho qui [avaient écrit] une littérature militante contre l’esclavage très importante. »[2]

En effet, au milieu du XVIIIe siècle, des Africains qui vivaient en Grande-Bretagne avaient diversifié les moyens et les canaux de leurs actions militantes dans le but de faire connaître davantage leur combat. Ils s’étaient adonnés surtout à la littérature et avaient entretenu la correspondance avec les principaux personnages de la société anglaise sur des problématiques qui les concernaient directement. Rien n’avait donc été négligé. Quant aux autres activistes africains, notamment aux États-Unis d’Amérique, ils avaient osé braver les esclavagistes, au péril de leur vie par des conférences, des prêches, des manifestations civiques, des rébellions… Dans les colonies françaises des Antilles, en particulier à Saint-Domingue, l’affrontement direct avait été privilégié – Napoléon Bonaparte ne leur ayant pas du tout offert une autre possibilité. Ainsi la liberté devrait-elle s’obtenir par le soulèvement populaire ou par la lutte armée.

Le contexte économique

Il est donc faussé d’appréhender l’esclavage sous le seul aspect moral des droits fondamentaux de la personne. Il faudrait plutôt l’envisager dans un contexte économique. Qui avait besoin de main-d’œuvre ? Quelle en était la nature ? Ayons à l’esprit que le terme « esclave » vient du substantif « slave ». Ainsi les premiers esclaves étaient-ils des Blancs d’Europe de l’Est, vers 476, au service de Rome. Ils deviendraient ensuite des Noirs à partir du Caire, sur le delta du Nil, plus précisément en 641 à Fustat. Le rôle des Berbères, qui avaient été asservis par les Arabes, serait fondamental. Ils aideraient les maîtres dans la recherche des captifs au-delà de l’empire en créant, avec la complicité de quelques Africains à la peau noire, le réseau transsaharien. L’esclavage se développerait sur la dénégation de l’être humain et sur la violence en vue de l’humiliation.

Pour Yves Daudu, dans l’article intitulé « L’esclavage préexistait aux traites en Afrique » : l’histoire de l’esclavage n’est pas celle de l’Afrique, mais de l’humanité, « quand en 1448 le premier navire négrier portugais [accosta] aux Açores, avec quelques centaines d’esclaves africains destinés aux plantations, il [inaugura] certes un nouvel épisode tragique de l’aventure humaine. Mais la traite [était] déjà un long et cruel feuilleton dans l’histoire de l’humanité. Bien avant l’entrée en scène d’un quelconque Occidental. [...] On ne saurait répondre à ces questions par l’essentialisation, quelle qu’elle soit. L’histoire de l’esclavage n’est pas celle de l’Afrique, mais celle de l’humanité. On a longtemps pensé que les premières “grandes civilisations” avaient été le berceau de l’esclavage. On sait maintenant que les sociétés premières, souvent présentées comme des paradis perdus, n’hésitaient pas à y recourir… »

Quelques chiffres de cette période restent éloquents : entre 15 et 25 millions de captifs noirs ayant été transportés en Amérique ; 600 esclaves entassés dans un navire négrier censé en contenir 400 ; 220 000 esclaves ayant travaillé dans les colonies françaises en 1844 ; 16 heures ayant représenté la durée moyenne de journée de travail d’un esclave dans une plantation ; 9 400 livres investis comme capital de départ d’une société fondée en 1720 par un négociant de Bordeaux spécialisée dans le commerce colonial ayant passé, quarante années plus tard, à 200 000 livres. Abomination ! Horreur absolue !Exploitation de l’Homme par l’Homme ! Le capitalisme dans toute son inhumanité et sa cruauté mercantile.

Les ancêtres de l’Homme

Au-delà de l’esclavage, en ce troisième millénaire, on est en droit de s’interroger sur l’origine de l’être humain. Qui sont ses plus lointains ancêtres ? Rappelons schématiquement que l’Homo habilis était descendu de l’australopithèque qui, lui-même, l’avait été du grand singe du groupe hominidé d’Afrique subsaharienne. L’Homo erectus, le descendant direct de l’Homo rudolfensis, ne s’était-il pas aventuré avec hardiesse vers l’Asie et l’Europe au climat froid grâce à la maîtrise du feu ?

À travers le morceau One Night at Birdland, le grand Charlie Parker (dit Yardbird, souvent résumé en Bird) a manifestement fait comprendre aux lecteurs éclairés qu’ils devraient prendre sans tarder leur envol et aller à la rencontre de ses gens géniaux dans leur résistance à l’oppression, intrépides dans la lutte pour la dignité humaine, pragmatiques dans la révolte contre l’ordre ayant été injustement établi…

Gaspard-Hubert Lonsi Koko

Bibliographe sommaire :

- Les Noirs lumineux du XVIe au début du XXe siècle, Gaspard-Hubert Lonsi Koko, L’Atelier de l’Égrégore, Paris, novembre 2020.

[1] In Au siècle des Lumières, il y avait déjà une élite noire européenne, Emmanuel Dongala et Séverine Kodjo-Grandvaux, Le Monde, article mis en ligne le 18 janvier 2017 et consulté le 20 avril 2020.

[2] Ibidem.

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Commentaires

Maud , lun 17/05/2021 à 22h14
Un article très documenté, et très enrichissant à lire. Je ne savais pas qu'il y avait une telle élite métisse, et je suis très intriguée. Merci pour cet apport ! :)
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