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Interview

Axelle Playoust-Braure : « Les produits d’origine animale n’ont pas d’avenir »

Axelle Playoust-Braure est journaliste scientifique.  Elle est co-rédactrice en chef de L'Amorce, revue en ligne contre le spécisme, et membre du conseil d'administration d'OPIS (Organisation for the prevention of intense suffering). Elle a co-écrit Solidarité animale. Défaire la société spéciste et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs sur les relations entre humains et animaux.

Comment définiriez-vous l’antispécisme ?

L’antispécisme est un mouvement politique et éthique qui s’oppose au spécisme. Le spécisme est une discrimination arbitraire, c’est-à-dire injuste, fondée sur l’espèce des individus. On peut dire que le spécisme est à l’espèce ce que le racisme est à la race. Au-delà de la définition du point de vue de la philosophie morale, j’aime personnellement donner une définition plus socio-politique : le spécisme est une organisation sociale (institutions, fonctionnement politique) fondée sur l’exploitation animale. Les être humains utilisent les autres animaux « sentients », c’est-à-dire capables de ressentir le plaisir et la souffrance, comme des moyens pour satisfaire leurs intérêts. C’est une organisation sociale extrêmement violente.

Comment vous y êtes-vous intéressée ?

Tout part d’une lecture en 2014 : Faut-il manger les animaux ? Ce livre du journaliste américain Jonathan Safran Foer parle des conditions de vie et de mort des animaux en élevage intensif. Ce livre a provoqué chez moi un choc moral : j’ignorais tout de ce qu’il se passait dans les élevages industriels. Je me suis renseignée davantage sur la question et je suis vite tombée sur les vidéos de L214, qui ont confirmé la violence de traitement des animaux destinés à être mangés : poulets, vaches, poissons, cochons... On fait naître et on tue ces animaux en très grand nombre.

Rapidement, je me suis engagée politiquement dans le mouvement antispéciste. J’ai participé à la Marche pour la fermeture des abattoirs, aux Estivales de la question animale, qui est le grand rendez-vous annuel des animalistes. Et l’été dernier, j’ai coécrit un livre aux Éditions La Découverte avec Yves Bonnardel : Solidarité animale. Défaire la société spéciste.

Que prône le mouvement antispéciste ?

L’antispécisme critique l’organisation sociale fondée sur l’exploitation animale. Il défend un projet de société fondé sur l’égalité animale, c’est-à-dire le fait que l’on considère les intérêts de tous les animaux « sentients » de façon égale. Cela implique d’abolir l’élevage, la pêche, la chasse, l’exploitation animale de façon générale. Nous avons conscience de l’ambition du projet et des bouleversements qu’il implique, mais ça reste nécessaire et urgent moralement. Nous n’avons aucune raison permettant de justifier moralement  notre rapport actuel aux autres animaux.

Remarquez-vous un engagement croissant pour la cause animale ?

Tout à fait. Il faut savoir que le mouvement antispéciste est un mouvement social assez récent. Le mouvement animaliste a connu une croissance impressionnante depuis les années 1970 qui fait qu’aujourd’hui, on peut vraiment faire pression sur l’industrie, pour qu’elle change ses pratiques d’élevage, qu’elle renonce à l’élevage intensif. On commence aussi à avoir un poids politique. La création du Parti Animaliste en 2016, le Référendum pour les animaux qui promeut des mesures consensuelles parmi la population française (fin de l’élevage intensif, de la chasse à courre, de la chasse à glue, de l’expérimentation animale quand une alternative est possible…) en sont la preuve. Mais il existe encore aujourd’hui un fossé considérable entre les textes législatifs et ce que la population voudrait en termes de cause animale. Beaucoup reste à faire.

 

 

 

 

 

 

Très peu de personnes sont au courant de ce qu’il se passe dans les élevages et les abattoirs.

 
Axelle Playoust-Braure

Comment s’explique cette nouvelle conscience animale ?

Les vidéos embarquées montrant la réalité des abattoirs, notamment celles de l’association L214, ont joué un rôle dans la croissance du mouvement animaliste. Le constat est que très peu de personnes sont au courant de ce qu’il se passe dans les élevages et les abattoirs. Quand on sort des vidéos qui ont été tournées dans ces lieux-là, ça permet de se reconnecter à son empathie émotionnelle et de voir les souffrances qui sont d’habitude cachées.

Avez-vous une idée de la proportion de personnes végétariennes et véganes en France ?

Ça reste une minorité. Mais il ne faut pas s’arrêter à ces chiffres-là. On n’est pas loin de la moitié de la population, voire plus encore, qui se dit flexitarienne, c’est-à-dire qui désire réduire sa consommation de produits d’origine animale : ce n’était pas autant le cas avant. Nous assistons donc à une conscientisation de la part de personnes qui ne veulent pas révolutionner leur régime alimentaire, mais qui sont prêtes à végétaliser leur alimentation. Mais surtout, au-delà des comportements alimentaires, il faut se pencher sur l’opinion de la population au sujet de l’exploitation animale. Et là, il y a un fort consensus de la population française contre cette exploitation : selon un sondage YouGov datant de 2019, 88 % des Français sont contre l'élevage intensif.

Quel est selon vous l’avenir des assiettes françaises, notamment en ce qui concerne les produits animaux ?

Les produits d’origine animale n’ont pas d’avenir. La conscientisation des Français se heurte aujourd’hui au manque d’alternatives à une alimentation traditionnelle. En matière de protéines animales, les produits que l’on trouve le plus facilement sont issus de l’élevage industriel. Le grand manque aujourd’hui est donc celui des alternatives aux protéines animales. Les Français sont prêts à s’engager contre l’exploitation des animaux, mais les habitudes de consommation dépendent de l’offre de produits en magasin et en restauration. Cependant, les produits alternatifs aux produits d’origine animale, notamment à base de protéines végétales, sont de plus en plus convaincants et disponibles.

On constate aussi depuis quelques années le développement de la viande de culture, aussi appelée agriculture cellulaire. Plutôt que d’élever et de tuer des animaux, on cultive directement les cellules animales pour faire des steaks et autres pièces de viande. C’est encore très nouveau comme technologie, mais ça se développe. C’est très intéressant car les consommateurs auront les mêmes produits que ceux auxquels ils sont habitués, mais sans les externalités négatives.

 
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Commentaires

Anonyme (non vérifié) , sam 30/01/2021 à 15h28
Article intéressant et bien documenté.
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