Rubrique
Tout sur tout

Hong Kong perd les restes de son indépendance

Rien ne va plus à Hong Kong. L’an prochain, le 1er juillet 2022, on fêtera le 25e anniversaire de la rétrocession de la colonie britannique à la Chine dite populaire. Que restera-t-il alors de l’originalité et de la liberté de cette ville chinoise à la destinée si particulière ?

L’île de Hong Kong et la presqu’île de Kowloon, ayant été cédées définitivement par la Chine au Royaume-Uni en 1842 (Traité de Nankin), la colonie aurait pu demeurer anglaise comme Gibraltar, au sud de l’Espagne. Certes, la puissance chinoise a pu se monter un peu plus persuasive vis-à-vis de Londres que l’Espagne qui réclame Gibraltar en vain depuis des décennies. On aurait pu imaginer aussi que Hong Kong ait eu la destinée de Singapour, une ancienne colonie anglaise devenue une ville-État et l’un des plus grands ports du monde. Il n’en a rien été. Le problème de Hong Kong, c’est que le territoire concédé par la Chine s’est, très vite, avéré trop petit du fait de son succès. Alors, les Anglais ont demandé à la Chine de lui céder de nouveaux territoires sur le continent pour permettre à la ville de ne pas être freinée dans sa croissance. La colonie s’est donc très vite étendue au nord de la péninsule de Kowloon. Aujourd’hui, c’est là que vivent les trois quarts des 7,5 millions d’habitants de la ville. Or, ces Nouveaux Territoires, c’est leur appellation officielle, ont été loués et non vendus par la Chine. Le bail emphytéotique de 99 ans a été signé en 1898, il s’est donc terminé en 1997. La rétrocession de la totalité de la ville était donc inéluctable et inévitable.

À l’approche de la date, l’inquiétude a commencé à grandir. Car, à l’époque, la Chine de Mao — le dictateur est mort en 1976 — était un régime à la fois totalitaire et collectiviste, d’où la grande crainte de la population locale, notamment les nombreux réfugiés politiques que Hong Kong a toujours accueillis (même après 1997). Les négociations ont commencé dans les années 1980, à un moment où un nouveau dirigeant du nom de Deng Xiaoping, commençait à réformer le pays en s’inspirant de certains aspects du capitalisme. Hong Kong était une formidable machine ultra-capitaliste, qu’il ne fallait surtout pas briser car elle pouvait être utile au développement de la Chine. Mais, il n’était pas question de l’intégrer telle quelle au sein de la Chine communiste de crainte d’une contagion des idées libérales. Londres et Pékin ont fini par se mettre d’accord, en 1984, sur le principe d’un pays « deux systèmes ». La Chine promettait de ne pas modifier le système socio-économique de Hong Kong pendant un demi-siècle, soit jusqu’en 2047 et le Royaume-Uni lui cédait en bon état de marche une métropole économique clé en main.

À l’époque, la grande crainte était le collectivisme. La nationalisation totale des entreprises aurait fait disparaître Hong Kong en tant que place financière ou commerciale. Pékin n’y a jamais songé et s’est mis à collaborer activement. On a même créé une banlieue, nommé Shenzhen, dotée d’une zone franche, pour y faire travailler le prolétariat chinois au service des grandes firmes capitalistes de la colonie. Le coût du travail devenait trop élevé à Hong Kong, la main-d’œuvre de la Chine populaire ne coûtait rien ou presque. Petit à petit la Chine s’initiait au capitalisme moderne, un mode de fonctionnement dont elle s’était écartée en 1949, suite à la prise de pouvoir des communistes menés par Mao Zedong. Localement, ce partenariat a si bien fonctionné que Shenzhen est devenue une grande ville à l’urbanisme avant-gardiste. C’est aujourd’hui l’une des grandes métropoles économiques de la Chine. Parallèlement, Shanghai a retrouvé son rôle de capitale économique du pays. La Chine s’est convertie au capitalisme, tout en continuant à afficher le monopole politique du Parti communiste qui fête son centenaire dans quelques semaines, le 1er juillet 2021. Alors, à quoi bon à présent conserver la singularité de Hong Kong ?

La Chine s’est convertie au capitalisme mais pas à la démocratie, tant s’en faut. Le modèle idéal aux yeux des dirigeants chinois qui se sont succédé, après la mort de Mao, jusqu’à nos jours. À leurs yeux, Hong Kong donne le mauvais exemple à l’ensemble de la jeunesse chinoise, par sa liberté d’expression et de manifestation dont la population a fait, ces dernières années, un usage inédit. D’où le souci actuel de Pékin d’écraser cette aspiration démocratique qui cherche juste à éclore. Et l’engagement pris en 1984 ? Peut-on accuser Pékin de trahison comme l’a fait récemment le gouvernement anglais ? Dans les faits, incontestablement, car la liberté d’expression est en net recul depuis de Xi Jinping a décidé de bâillonner Hong Kong. Mais, sur le papier, Pékin s’était engagé à ne pas modifier le système socio-économique de la colonie. Le capitalisme n’a pas été écorné. Hong Kong a toute sa place, sans entrave, dans l’économie mondiale.

Quant à la démocratie… Quelle démocratie ? Les Anglais n’avaient jamais pris la peine de la mettre en place. La colonie a toujours été dirigée par le représentant du gouvernement de Londres sans aucun contrepoids local s’appuyant sur des élections. Tout le monde s’en accommodait, sans aucune vision à long terme. L’Angleterre a une tradition libérale et tolérante, la population trop heureuse d’avoir échappé au régime communiste n’a jamais formelle réclamé la moindre participation au pouvoir et Londres trouvait plus confortable de diriger une colonie comme au bon vieux temps. Les choses n’ont bougé qu’après les accords sino-britanniques de 1984. Et encore très timidement : un conseil législatif (le LegCo) de 46 membres est créé en 1985. Mais, seuls 24 de ses membres sont élus et encore au scrutin indirect ; les autres sont nommés par le gouvernement qui, pour ne pas heurter Pékin, choisit des notables peu revendicatifs et dont les intérêts économiques sont très dépendants des relations avec la Chine. Qu’importe la démocratie quand on est libre de s’enrichir, tel est, aujourd’hui encore, leur état d’esprit.

En 1991, ont lieu les premières législatives avec un scrutin direct, mais seuls 39 sièges sont élus sur 60. Puis, on est passé à 35 sièges élus sur 70. Dans ces conditions, le Parti démocratique (HKDP) n’a jamais pu être majoritaire. Et, il n’est pas près de l’être car la nouvelle loi électorale adoptée en avril 2021 par le LegCo en vue des élections de septembre prochain, prévoit de faire passer l’assemblée à 90 sièges dont 20 seulement seront attribués au suffrage universel direct. 40 sièges seront attribués par un comité de personnalités pro-Pékin. Et les 30 derniers sièges seront désignés par des groupes socio-professionnels, selon un système alambiqué qui a déjà cours et qui a toujours été favorable à Pékin. Ce n’est pas tout, il n’est pas question de laisser n’importe qui se présenter aux élections. Les candidatures devront être approuvées par un comité de contrôle, lui-même nommé par les autorités. Entre « patriotes » (pro-Pékin) et « démocrates », le résultat du scrutin de septembre est connu d’avance, à un ou deux sièges près. C’est ainsi que la désinvolture britannique et les calculs politiques de Pékin se sont conjugués pour tuer dans l’œuf une aspiration démocratique évidente.

Au cours de ses deux dernières années, plus de 10 000 personnes ont été arrêtées en relation avec les immenses manifestations qui ont secoué la ville pendant plus de six mois en 2018. Parmi elles, environ 40 % d’étudiants. Pour que la reprise en main soit totale, après avoir fait arrêter des milliers d’étudiants, les autorités s’en prennent à présent aux militants historiques de la démocratie, lesquels sont aujourd’hui septuagénaires ou octogénaires. Parmi les prévenus traînés devant les tribunaux en avril 2021, figure l'avocat de 82 ans Martin Lee qui, avant la rétrocession en 1997, avait été choisi par Pékin pour rédiger la Loi fondamentale (Basic Law) qui sert de mini-Constitution à la région semi-autonome de Hong Kong. Le patron de presse Jimmy Lai 73 ans devra purger 14 mois de prison après avoir été condamné pour son rôle dans l'organisation en 2019 de deux grandes manifestations en faveur de la démocratie. Selon les organisateurs, la manifestation du 18 août 2019 avait réuni 1,7 million de personnes, soit près d'un Hongkongais sur quatre ! Cette manifestation a été un déclic pour Pékin. Parmi les personnalités condamnées, figure aussi l’ex-députée d’opposition et avocate, Margaret Ng, 73 ans… Aucune manifestation n’est désormais possible dans la ville. L’épidémie de covid-19 a été un bon prétexte pour cela. Elle a aussi permis le report d’un an des élections législatives où l’opposition avait toutes les chances de voir la popularité de son combat confortée et, on l’a vu, ce report a permis la modification de la loi électorale. Beaucoup de Hongkongais ont préféré la fuite. Depuis l’introduction de la loi de sécurité nationale par Pékin, à l’été 2020, des milliers de Hongkongais ont décidé d’émigrer. 

Le mois dernier, la réaction de Londres a été de dénoncer la trahison par Pékin des accords de 1984. Condamnation dérisoire. Que peut l’Occident ? Fin avril, le principal représentant de Pékin à Hong Kong déclarait que toute puissance étrangère qui tenterait d'utiliser le centre financier mondial comme un pion serait confrontée à des contre-mesures. Ces menaces ont fait mouche. Les milieux d’affaires aspirent à la stabilité, qu’importe la démocratie. Avec une croissance du PIB de 7,8% au premier trimestre 2021, l’économie hongkongaise renoue avec la croissance au premier trimestre 2021, émergeant ainsi d'une récession de 18 mois, la plus longue depuis des décennies dans l'ex-colonie britannique. Hong Kong a essuyé de plein fouet ces deux dernières années l'impact de la guerre commerciale sino-américaine, des mois de manifestations contre les ingérences chinoises, puis les effets de la pandémie. Avec le retour de la croissance et l’arrêt total de toute vie politique, Hong Kong renoue avec ce qu’elle a été pendant un siècle. C’est ce que souhaitait Pékin qui tourne à présent son regard sur… Taïwan en vue mettre au pas cette authentique démocratie de culture chinoise.
 

Application Mobile

Téléchargez Encrage Media sur votre mobile pour ne pas manquer nos dernières publications !

Commentaires

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.
Image CAPTCHA
Saisir les caractères affichés dans l'image.