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La Parisienne, une chimère au pays des Lumières

Elle revêt des vêtements décontractés que son rouge à lèvres carmin vient raffiner. Elle est longiligne mais dévore avec gourmandise son croissant quotidien. Elle se veut émancipée et animée d’une impertinence rebelle. Personnification d’une rencontre entre Saint-Germain-des-Prés et Montmartre, d’un Paris chic et faussement champêtre.

Mais voilà : personne ne semble l’avoir croisée aux détours des couloirs sombres du métro. Pourtant, la Parisienne s’avère bel et bien ancrée dans l’imaginaire étranger une fois le mot “France” prononcé. 

La Parisienne, d’abord un fantasme littéraire

La faute à un certain Jean-Jacques Rousseau. Car c’est sous sa plume, au XVIIIème siècle que naît la Parisienne : dans Julie ou La Nouvelle Héloïse, il conte le périple de Saint-Preux, un précepteur suisse qui tombe des nues face à des femmes “libres, romanesques, résistantes, élégantes”... que le reste de la France envirait.

À l’époque, tout se joue dans la capitale où l’élite intellectuelle féminine fréquente les salons littéraires, arborant d’élégantes robes bouffantes. “La mode domine les provinciales, mais les Parisiennes dominent la mode” écrit le philosophe, qui n’hésite pas à imposer une sorte de hiérarchie entre les femmes. 

Les premières pierres d’un mythe tenace ainsi posées, on en retient aujourd’hui que les Parisiennes seraient férues de mode et un tantinet arrogantes. L’un des premiers visages à incarner cette imagerie : Marie-Antoinette d’Autriche qui, dit-on, satisfaisait son appétit pour les vêtements extravagants avec les richesses de la France. Il n’en fallait pas plus aux écrivains du XIXème pour prendre la plume avec un délice avoisinnant la misogynie propre à l’époque. Taxille Delord et La Physiologie de la Parisienne - qu’il dédicace, non sans aplomb, “aux femmes de la province, malheureuses, innocentes et persécutées” -  ou encore Léon Gozelon et Les Maîtresses à Paris.

Sujet de fantasme et de fascination, la Parisienne devient de surcroît une source d’inspiration pour les peintres de l’époque, comme Manet ou encore Renoir.

 

"La Parisienne", Auguste Renoir, 1874.
"La Parisienne", Auguste Renoir, 1874.

Fruit d’un regard étranger

Dans la foulée, les premiers touristes fortunés affluent dans la capitale. Bercés par l’idée que l’on se fait de Paris outre-Atlantique, ils sont séduits par ces femmes, devenues les symboles d’un raffinement à la française. “Dans notre imaginaire, il y a une interchangeabilité de la Française et de la Parisienne. La Française est forcément parisienne. Paris fonctionne comme une métonymie de la France, sa version réduite”, explique Emmanuelle Retaillaud, historienne.

Débute alors l’âge d’or de ce mythe, incarné par de nouvelles figures qui embrassent ses codes avec joie. Dans les années 20, on admire Coco Chanel et son apparence garçonne, clope au bec et livre sous le bras. Elle est bourgeoise mais libre, raffinée et à la fois subtilement décontractée. De quoi alimenter la fascination des étrangers pour la Parisienne, quasi-entité détentrice d’un “je ne sais quoi”, comme l’écrivait dans ses colonnes le Vogue américain en 1922. 

 

Gabrielle Chanel dans l’entre deux guerres pose en marinière, 1928.
Gabrielle Chanel dans l’entre deux guerres pose en marinière, 1928.

Le milieu de l’art et son bouillonnement propre aux années 60 voit lui aussi ses Parisiennes émerger, de Jane Birkin - compagne pourtant anglaise de Serge Gainsbourg - à Brigitte Bardot, en passant par l’américaine Jean Seberg. Nul besoin d’être française pour contribuer à faire vivre ce mythe, car ce dernier est avant tout le fruit d’un regard créé pour plaire au-delà des frontières

Il suffit d’errer autour du métro Bir-Hakeim pour constater - avec amusement parfois - le flux de touristes hyper-apprêtées, tentant de reproduire des codes pourtant exigeants. Fruit d’un héritage historique sans doute, mais aussi d’une culture actuelle qui exacerbe le trait de ces clichés.

C’est le cas dans la série Emily In Paris, disponible sur Netflix, qui dépeint une vision fantasmée d’un Paris n’existant que dans les quartiers bourgeois de la capitale. Exit le populaire XIXème arrondissement, les livreurs UberEats et les personnes sans abris : Emily, jeune américaine expatriée pour le travail, évolue dans une élite sociale et s’inspire, entre autres, de sa cheffe Sylvie, parisienne par excellence.

 

Sylvie Grateau dans la série "Emily In Paris".
Sylvie Grateau dans la série "Emily In Paris".

“Être parisienne”, un mode de vie… marketing

Car “être parisienne” s’apparente à un protocole tant calibré qu’il en devient inapplicable. Pourtant, il se déploie à l’envi sur les réseaux sociaux avec des influenceuses plus bonnes élèves les unes que les autres. Elles y dressent, avec une obstination qui a de quoi faire sourire, le tableau d’un certain art de vivre.

Jeanne Damas en figure de proue, avec pas moins d’un million et demi d’abonnés au compteur. Créatrice de Rouje, boutique de prêt-à-porter, elle a su investir ces codes pour en faire son identité de marque, poussant parfois à l’extrême les clichés entretenus sur Paris. Rien d’étonnant donc de visionner un “tuto maquillage” et la voir croquer dans un croissant, son rouge à lèvre à peine appliqué.

Jeanne Damas, créatrice de "Rouje".
Jeanne Damas, créatrice de "Rouje".

La Parisienne devient dès lors un énième visage du capitalisme, incarnant ainsi un levier marketing juteux. Tout est une question de démarche… et d’opportunité.

Chose qu’a su saisir Mireille Guiliano, ancienne patronne d’une grande marque de champagne, avec son livre French Women Don’t Get Fat, publié en 2006. Vendu à 3 millions d’exemplaires dans pas moins de 42 pays, ce manuel à destination des Américaines est le paroxysme d’un mythe qui interpelle par son caractère irrationnel

"C’est une vérité universellement reconnue que les femmes françaises ne grossissent pas, ne vieillissent pas, n’ont ni rides ni botox [...] Être française est un état de sophistication permanent", écrit Sarah Rainey, journaliste américaine dans le Telegraph. Et tout ceci serait censé être acquis facilement, dans un prétendu laisser-aller à la Caroline de Maigret, autrice du manuel de conduite How To Be Parisian.

Lorsque je suis arrivée dans la capitale - J’aurais voulu devenir une femme fatale [...] Je ne suis pas parisienne - Ça me gêne, ça me gêne” chantait Marie-Paule Belle en 1976. Puisque le temps est aujourd’hui à l’émancipation : que l’embarras soit levé et les identités plurielles, assumées. Longue vie aux Parisiennes.

Louise Lucas.

 

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