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Analyse

L'aube d'une apocalypse cognitive

 Désormais, le public n'est plus seulement un «spectateur du théâtre» de l'information comme l'aurait décrit Walter Lippmann, mais un acteur de l'information par partages, likes et retweets de contenu, qu'ils servent ou non la vérité. On peut, à ce titre, se demander si la promesse d'un savoir universel, que certains espéraient à l'avènement d'internet est aujourd'hui pertinente. «Bientôt l'humanité pourra s'adonner à la contemplation d'objets intellectuels», prédisait Jean Perrin, un des fondateurs du CNRS. L'humain ainsi débarrassé de ces tâches quotidiennes par l'avènement de la technologie devrait s'abandonner au savoir et à la connaissance, mais qu'en est-il vraiment ? Si l'on pense l'histoire de l'humanité par le prisme de la disponibilité mentale, alors ces prédictions peuvent s'avérer justes, dans la mesure où le savoir nous est accessible à une vitesse avant impensable. Mais, comment utilise-t-on notre disponibilité mentale ? 

  • Colin Cherry et l'effet cocktail, un cambriolage intentionnel

En 2018, une étude de Nielsen, un groupe américain prestataire en marketing, avait établi que l’adulte moyen aurait passé onze heures par jour devant un écran, dont plus de quatre devant la télévision. En France, il est établi que nous passons environ 3,7 heures par jour devant nos écrans. Nous sommes donc bien loin de la contemplation d'objets intellectuels envisagés par Jean Perrin. En caricaturant quelque peu, on peut se demander pourquoi nous passons plus de temps à regarder des vidéos de chats plutôt que de la physique quantique. La réponse se trouve peut-être dans les travaux du scientifique Colin Cherry. Ce chercheur en sciences cognitives met en avant ce qu'il appelle l'effet «Cocktail party». Lorsque vous êtes au milieu d'un bruyant cocktail, concentré sur les paroles de votre interlocuteur, quand, tout à coup vous entendez votre prénom et vous vous retournez. Cet effet psychoacoustique met en lumière la capacité du cerveau à diriger son attention pour suivre un discours ou une conversation dans une ambiance bruyante, tout en restant conscient des autres signaux sonores. Ainsi, notre cerveau s’intéresse, en deçà de notre volonté à une série d'éléments saillants, comme le sexe, les informations égocentrées ou la peur. Il y a, aujourd'hui, sur le marché de l'information, un alignement entre l'offre et la demande, c'est-à-dire entre les désirs cognitifs inavoués de notre cerveau et la disponibilité de ces derniers sur nos écrans. Cet alignement dévoile nos attentes cognitives, les plus primaires. Ceci explique l'explosion des vidéos à caractères pornographiques, y compris dans les pays religieux ou du succès des «fakes news». Ainsi, le marché de l'information révèle nos attentes spontanées où les écrans sont l'arme du crime idéale pour ce cambriolage intentionnel.

  • La vérité doit être défendue

De la même manière que les évangélistes d'une auto-régulation du marché, tels Adam Smith ou Léon Walras, prédisaient l'avènement de la juste concurrence, les partisans du libéralisme des idées ont pensé que la mise en concurrence de ces dernières aboutirait à l'éviction des idées irrationnelles. «La vérité se défend elle-même», pensait Thomas Jefferson, un des pères fondateurs de la démocratie américaine. C'est en réalité tout le contraire que l'on observe. En effet, ce sont les meilleurs produits cognitifs, ceux qui servent nos attentes implicites (effet cocktail), qui remportent notre attention. Le sociologue, spécialiste des croyances, Gérald Bronner, observe que le premier jour du confinement le terme «complot» se place en première position des recherches sur internet. Les théories du complot s’appuient le plus souvent sur le biais intentionnel, c'est-à-dire sur le fait que notre cerveau est captivé par des idées allant dans le sens de ses intuitions, en somme, elles forment de formidables friandises cognitives. A l'aube d'une apocalypse cognitive, il est essentiel de prendre conscience des nombreux pièges cognitifs au nom d'un rationalisme universel, à défaut de tomber dans une «démocratie des crédules», pour reprendre la formule de Gérald Bronner.

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