Rubrique
Point de vue

L’été, le racisme ordinaire de la Police Française ne prend pas de vacances

Hier, je suis allé à la plage pour la première fois de l’année. A Malo-les-Bains, la plus belle plage du Nord.

Ciel nuageux, température tout juste estivale. Du monde sur la plage, sans plus ; elle est immense si bien qu’on respecte une distanciation sociale puissance 10 sans le vouloir. Une certaine forme de liberté.

Sans bien savoir pourquoi, j’installe ma serviette dans l’axe du poste des « maîtres-nageurs sauveteurs, C.R.S., Police Nationale (voir photo). Dans l’autre axe, à équidistance entre moi et la guérite à secours, une bande de jeunes chantent harmonieusement en écoutant de la musique, pas plus fort que celle de l’animation trampolines toute proche. C’est beau, ce chœur improvisé ; tout le monde à l’entour a l’air d’apprécier.

La majeure partie des choristes est noire africaine, peau sombre comme le jour quand il fait nuit sur fond de mer calme et de ciel alangui lui aussi par la musique ; deux ou trois solistes, tous masculins, et adolescents, sont maghrébins. Les jeunes femmes noires chantent en riant et en ondulant ; leurs amis, longs et impressionnants comme des basketteurs, hululent bien droits mais secouent un peu la tête. Elle fait du bien leur joie simple et mesurée après un an et demi de Covid.

Je ne reste pas longtemps dans l’eau : elle est froide.

Quand je m’assois sur le sable, face au bleu piqueté de bateaux et de nuages, je remarque qu’une partie du chœur est en train de « plier les pupitres » ; les chants ont cessé et il me semble que la musique a baissé d’un ton. Très vite, autour d’un fauteuil pliant que je n’avais pas vu en arrivant, il n’y a plus que les plus jeunes de la bande, les plus petits (dont un jeune homme noir à short rouge très en surpoids). Les filles sont les dernières à partir, chaussées dans de drôles de tongs à pompons ramasse-sable. Elles passent tout près de moi en s’en allant.

Quelques minutes plus tard déboulent dans mon champ de vision, à droite et dans l’autre sens, direction rivage, de mâles jambes musclées, un short bleu, un tee-shirt blanc floqué dans le dos d’un arrondi « C.R.S., Police Nationale » — désolé, sur la photo, le propriétaire de tout ça est de face, on ne voit pas le flocage — et une nuque courte et décidée.

Au pas et à la direction de ce corps, je sais immédiatement où il va et ce qu’il va faire ; terrible même de ne pas avoir l’ombre d’un doute. Il fonce vers ce qu’il reste du chœur de plage et il va… Quoi faire d’ailleurs ? Chier ? S’occuper ? Faire honte à sa profession ? A notre nation ? Donner raison aux médias et aux associations qui luttent, entre autres, pour la fin des « contrôles au faciès » ?... Courageux en plus le représentant de l’ordre : il a attendu que les basketteurs adultes soient partis pour accomplir sa mesquinerie.

La scène qui suit est courte et très calme. Les jeunes ont l’air sidéré, ils bougent à peine, parlent peu. Celui qui les a accostés, navire de guerre à l’abordage de plaisanciers, fait quelques gestes des bras ; dans une main, il tient un talkie-walkie. Au cas où il aurait besoin de renfort sans doute : ils sont tout de même quatre en face de lui.

Très vite, sa main libre plonge vers le fauteuil et la remonte qui tient un objet long et sombre que je ne reconnais pas tout de suite. Quand il me refrôle le C.R.S policier nationale, je vois qu’il s’agit d’une base Bose. Derrière ses Ray-Ban, il a l’air très fier de lui.

Passé le temps de surprise — de peur aussi j’imagine — et avec un temps de retard, deux adolescents suivent le policier, short rouge mais aussi short jaune, un jeune maghrébin vraiment pas grand et plutôt mince lui. Ils avancent en silence, l’air penaud et aussi abasourdi que moi. Je n’ose pas leur parler quand ils me croisent mais je les suis des yeux.

Au bout d’eux, je vois le voleur de Bose pénétrer à l’intérieur de la guérite. Son acolyte barbu — les tortionnaires vont toujours par deux — ne laisse d’abord entrer que short jaune. Short rouge erre quelques instants à l’extérieur, puis s’adresse de loin à ceux figés autour du fauteuil, leur demande de rapporter leurs affaires, à lui et son ami. En même temps que le reste de la bande rejoint short rouge, short jaune sort d’interrogatoire, la tête dans les épaules. Ses amis l’interpellent, il leur répond à voix basse, mais eux réagissent en bons ténors : « Quoi ? Y veut pas t’la rendre ta base ? Et il veut prévenir tes parents ? »

Ce nouveau chœur stoppe net lorsque Ray-Ban réapparaît sur la terrasse de la guérite. « Et vous ? Monsieur à short rouge. Venez. » Il fait un geste de la main qui ne peut souffrir ni équivoque ni refus, et l’autre coupable le rejoint, le suit à l’intérieur. Barbu vient se poster devant l’entrée ; malgré moi, je me dis : « s’il ferme la porte, ils vont le tabasser c’est sûr ! » Je suis à deux doigts de me lever et d’aller demander quel est le problème. Trop tard, short rouge ressort libre, et, malgré sa peau noire, il m’a l’air livide. Dans sa main, il tient la base Bose, qu’il rend à short jaune, son propriétaire en fait.

Petit conciliabule avec les potes, mais a priori pas de colère, comme si ce qui venait d’avoir lieu était normal, qu’ils en avaient l’habitude. Dans la panique, le fauteuil a été oublié sur le sable : short rouge et short jaune décident d’aller le récupérer. Cette fois-ci, quand ils sont à ma hauteur, je les interpelle : « qu’est-ce qui s’est passé ? » Ils hésitent à me répondre, puis lâchent : « la musique était trop fort ». Sachant l’argument faux, je dis : « C’est tout ? C’est fou, non ? » Ils acquiescent et s’éloignent. Pas trop envie de parler les deux ados. En tant que bon blanc et très adulte, peut-être suis-je déjà devenu un ennemi, comme Ray-Ban et barbu ? Et si tel était le cas, je comprendrais je crois.

Après ça, les syndicats policiers osent continuer à clamer que le racisme dans la Police Française n’est que le fait isolé de quelques agents ! Désolé les gars, statistiquement, ça ne tient pas votre affaire : je suis venu une fois en un an en bord de mer, je me suis posé à un endroit par hasard, la plage était tranquille, des jeunes écoutaient paisiblement de la musique au même niveau sonore que les voix qui répondaient à leurs smartphones autour de moi, et il s’est passé… « ça »… L’arbitraire de la force. Un lâche et dégoûtant sentiment d’impunité. La certitude d’avoir tout pouvoir sur l’autre, surtout quand cet autre est à moitié nu, mineur et étranger — enfin, de l’extérieur… Le fameux faciès…

Je ne sais pas à quand cela remonte mais, depuis longtemps déjà, j’avoue me sentir moins en sécurité quand je croise des gendarmes en uniforme que des djeuns au verbe haut qui font de grands gestes en parlant. Les uns me glacent car je les sais capables de tout. Les autres m’interpellent (sans jeu de mots) car je sais que je peux apprendre de leur différence. D’elle aussi peuvent surgir la violence et la haine, identiques et aussi soudaines que celle qui a fait sortir Ray-Ban de sa tanière, je ne suis pas naïf, mais sont-elles systémiques comme dans la Police et l’Armée Françaises, ou ne sont-elles qu’une réponse anticipée, de l’auto-défense ?

Depuis peu, la relation entre les citoyens français et leurs forces de l’ordre s’est installée dans une forme de tragédie, une politique du pire : toujours plus de violences contre les policiers, et toujours plus de bavures couvertes par les hiérarchies et les autorités. Or comme l’a dit très justement Pascal Ory, de l’Académie Française : « La tragédie, c’est quand la solution est pire que le problème, mais que c’est la solution ». Mais alors, quelle est la solution ?...

Application Mobile

Téléchargez Encrage Media sur votre mobile pour ne pas manquer nos dernières publications !

Commentaires

Non! D'origine libanaise il se trouve que j'ai la peau claire et il m'est arrivé plusieurs fois de passer devant les contrôleurs dans le métro sans être interpellée alors qu'on contrôlait les autres. Une fois même, assise dans un bus à Nice, le contrôleur demande le ticket à mon voisin basané me laissant tranquille. J'ai compris ce jour-là que mon teint les induisait en erreur sur mon origine.
En revanche et pour être honnête, travaillant en étroite collaboration avec les forces de l'ordre, je n'ai jamais été témoin de manifestations de mépris envers les gardés à vue d'origine arabe. Est-ce ma présence qui les en dissuadait? Je ne sais!!! J'ai vu même quelquefois le policier ou le gendarme se montrer très paternels avec les gardés. Mais cela reste exceptionnel.
Merci pour votre réponse et votre témoignage. J'avoue avoir été particulièrement choqué par la scène que j'ai ensuite décrite dans mon article car elle m'a rappelé plein de mauvais souvenirs de mes trois années passées en Palestine, c'est à dire des démarches arbitraires de soldats israéliens envers ds civils palestiniens. C'est là-bas d'ailleurs que j'ai commencé à écrire, et justement pour témoigner.
Il en faut des témoignages sans quoi les tyrans auront la conscience tranquille, car c'est notre regard sur eux qui les déstabiliserait dans leur entreprise de sape de l'humain. Ce n'est pas un hasard que de plus en plus de chefs d'Etats musèlent les journalistes.
Pour cette même raison je me mets en colère quand je vois des journalistes manquer à leur devoir et se mettre au service de ces tyrans, reconnus comme tels ou plus pervers et néanmoins aussi dangereux pour notre humanité.
Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.
Image CAPTCHA
Saisir les caractères affichés dans l'image.