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L’Inde, le pays le moins favorable aux femmes

Considérée comme la démocratie la plus peuplée du monde, l’Inde connait encore des problèmes de pauvreté, d’analphabétisme, de corruption, mais ce n’est pas tout. Les libertés civiles du septième plus grand pays du monde sont protégées par la Constitution de 1950, tout comme l’égalité hommes-femmes. Officiellement. Mais, malgré les textes officiels, la condition de la femme en Inde n’a cessé de se dégrader au fil des années. Une situation alarmante puisque ce sont les droits fondamentaux de toute une partie de la population indienne qui sont bafoués. 

D’après une étude de la Fondation Thomson Reuters, l’Inde est aujourd'hui le pays le plus dangereux du monde pour les femmes. Cette étude est basée sur six indices et le pays d’Asie du Sud-Est arrive en tête devant l’Afghanistan, la Syrie, la Somalie et l’Arabie Saoudite sur trois d’entre eux : l’exploitation humaine, l’oppression culturelle et les violences non sexuelles et sexuelles. Un classement peu flatteur. Un paradoxe même pour un pays qui a élu Pratibha Patil première femme chef de l’État entre 2007 et 2012. En 2011 encore, l’Inde était quatrième de ce classement, juste avant l’horreur du viol collectif de Jyoti Singh, en décembre 2012.

Ce n’était malheureusement ni le premier, ni le dernier, pourtant on se souvient du viol de Jyoti Singh le 16 décembre 2012 à New Delhi. L’information avait fait le tour de la planète, permettant à ces actions immondes de devenir publiques. La jeune femme de 23 ans, étudiante en médecine s’était rendue au cinéma avec un ami. Sur le chemin du retour, ils avaient pris le bus ensemble. C’est là que les six occupants du bus avaient verrouillé les portes, entraîné la jeune femme à l’arrière du véhicule pour la frapper et la violer pendant que le bus continuait de rouler. Son ami, Awindra Pandey, avait également été victime de violences. Frappé par une barre de fer en tentant de défendre la jeune femme, il avait perdu connaissance. Les deux victimes ont ensuite été laissées sur le bord de la route et retrouvées par un passant plus tard dans la soirée. Il avait appelé la police et les deux victimes avaient été transportées à l’hôpital. Jyoti Singh a succombé à ses blessures le 29 décembre 2012, suscitant en Inde une vive émotion et une vague de manifestations. L’Inde connait depuis une explosion des mouvements féministes. Un combat très lié aux questions de religions dans ce pays.   

La religion et les traditions, des pratiques très ancrées

L’Inde est le pays de nombreuses religions, mais l’hindouisme est la religion majoritaire avec 80% de fidèles. Même s’il a officiellement été aboli par la Constitution de 1950, le système de castes est toujours en place, notamment dans les zones rurales. L’Inde étant aujourd’hui dominée par les traditions issues de l’hindouisme, une femme existe d’abord dans le pays par son statut social : elle est fille, soeur, mère ou épouse. Les filles sont ainsi élevées dans l’idée qu’elles ont le devoir de servir et de satisfaire « l’homme ». D’après les Lois de Manu, texte juridique fondateur de la tradition hindoue, « une femme doit être soumise à son père, dans la jeunesse, à son mari et lorsque son maître meurt, à ses fils ; une femme ne doit jamais être indépendante (...) une femme n’est pas faite pour être libre » (Sloka 5.147, 5.148). Il s’agit là d’un pilier majeur des traditions hindoues actuellement persistantes au sein de la société indienne, qui explique en partie la place que les femmes y occupent aujourd’hui. Elles subissent donc une interdiction de s’éduquer, de travailler (seulement 26% des femmes indiennes travaillent aujourd’hui) et de se marier librement. 

Une femme indienne ne choisit pas son mari. C’est le père qui donne sa fille. Le mariage en Inde est une institution sacrée, mais encore neuf mariages sur dix sont arrangés. D’après un sondage en 2018 de l’Indian Human Development Survey, seulement 5% des femmes indiennes choisissent leur mari. Dans une société marquée par la soumission des femmes aux hommes, il constitue l’objectif principal des familles pour leurs filles. Jusqu’en 1892, l’âge légal du mariage pour les filles était de 10 ans, mais il a été repoussé à 18 ans en 1929. Toutefois, le mariage des enfants reste courant. En 2015, l’Inde est le deuxième pays au monde à célébrer des mariages d’enfants et d’après les registres officiels, près de 52 % de filles dans l’État du Jharkhand (à l’Est du pays) sont mariées avant leurs 18 ans.

Une banalisation de la violence envers les femmes 

Plutôt qu’une union entre deux personnes qui s’aiment, le mariage est perçu comme une alliance entre deux familles. C’est une cérémonie de don, où un père offre sa fille à la famille du marié par l’échange d’une dot. La pratique de la dot, pourtant interdite par une loi de 1961, le Dowry Prohibition Act, reste extrêmement courante. Elle représente pour les familles un fardeau financier considérable, s’élevant parfois à plus de la moitié de leur capital. Ce phénomène est à l’origine de nombreux actes de violence faites aux femmes, souvent perpétrés par leur propre famille ou par leur future belle famille. Entre 1975 et 1978 par exemple, 5200 jeunes femmes auraient été brûlées « accidentellement » par leur mari ou par leur belle-famille, au motif que leur dot n’était pas suffisamment importante, ou en raison de dots non-honorées. Une femme meurt toutes les heures en Inde à cause de cette pratique. Selon le Bureau national des registres criminels, 8233 femmes sont mortes en 2012 suite à des disputes liées à la dot. De plus, le taux de condamnation pour ces crimes était de seulement 32 % en 2013. Il s’agit là d’une véritable banalisation de la violence faite aux femmes, implicitement approuvée par ces lacunes judiciaires. Malgré son interdiction, les belles familles continuent de l’exiger car elles symbolisent l’honneur de la famille mariée et sa loyauté envers les dieux. Le montant de la dot est calculé en fonction de la caste à laquelle appartient le futur marié, sa place au sein de la famille et son poste au sein de la société indienne. La dot est constituée de bijoux, voitures, et autres cadeaux. Parfois le montant augmente au fil des années et si la famille ne peut pas payer, alors la femme peut être punie, brûlée vivante ou empoisonnée. Ces crimes se passent au sein de la famille et sont donc cachés en accidents domestiques. En 2014, 8455 femmes sont mortes à cause de la pratique de la dot, soit 30 femmes par jour. C’était cette année-là, la pire cause de féminicide au monde.

Mais il existe en Inde d’autres pratiques de crimes contre les femmes, par exemple la tradition du satī. C’est une coutume ancienne de certaines communautés qui consiste à ce que la veuve s’immole par le feu en se jetant sur le bûcher funéraire de son mari. Quoique cet acte soit en principe considéré comme un choix personnel de la femme, on pense que certaines veuves ont été contraintes de s'y soumettre. Le statut des veuves selon la religion hindoue est proche de l’humiliation, puisqu’elles se voient retirer tous leurs bijoux et toute possibilité de porter autre chose que des vêtements blancs. Les veuves sont souvent privées de leurs droits de succession et certaines d’entre elles sont obligées de mendier ou de se prostituer pour pouvoir survivre. Si la pratique du sati a été abolie en 1829 et déclarée illégale par le Code pénal indien, il en existe, de nos jours, encore quelques rares cas. Depuis l'indépendance de l'Inde, on a dénombré environ quarante cas de satī. Même si cela n’existe plus officiellement, c’est toujours pratiqué et évidemment craint par les femmes. 

Le fléau des infanticides

Les épouses et les futures épouses ne sont pas les seules victimes de cette violence. La dot représentant une contrainte financière trop importante, les familles préfèrent parfois voir disparaître les petites filles. Nombreuses sont celles tuées à la naissance ou négligées et maltraitées, jusqu’à les voir mourir. Dans la religion hindouiste, il est considéré comme un devoir d’épouse de procurer à la famille un fils. Il est héritier du nom et du patrimoine, alors que la fille est synonyme d’endettement. Avoir un fils est donc primordial et préféré dans les familles. Le droit à l’avortement, légalisé en 1971, a toutefois permis d’améliorer considérablement cette situation. Une loi de 1994 interdit par ailleurs tout avortement fondé sur le sexe du fœtus. Toutefois, de nombreux avortements de fœtus de sexe féminin sont pratiqués de façon illégale, parfois dans des conditions sanitaires déplorables. La volonté des familles de ne pas donner naissance à une fille donne lieu à un véritable marché de l’avortement, qui profite aux médecins peu scrupuleux.

Si une femme est stérile elle est considérée comme impure et maudite. Le mari peut alors se remarier et utiliser cette première femme comme une servante ou bien la renvoyer dans sa famille, où elle sera très probablement battue, voire violée ou tuée.

Ce phénomène explique en grande partie le déséquilibre du sex-ratio en Inde. Même si la population indienne augmente d'environ 19 millions d'individus par an, le pays est aujourd'hui confronté à un phénomène problématique : la baisse du nombre de femmes par rapport au nombre d'hommes, en raison de l'élimination prénatale des fœtus féminins. D’après des chiffres du rapport officiel de 2018, il y a un "manque" de 63 millions de femmes en Inde, pour 1,3 milliards d’habitants. En conséquence, de nombreux hommes vivent aujourd'hui un célibat forcé. La cause souvent avancée pour expliquer l'élimination des fœtus féminins est d'ordre socioculturel : le destin d'une fille en Inde est de quitter sa famille à son mariage pour vivre dans celle de son époux et contribuer ainsi à enrichir le foyer de ses beaux-parents. Selon un vieux dicton indien, avoir une fille c’est comme « arroser le jardin d’un autre », puisque toute sa vie, elle prendra soin de sa belle-famille.

79% des femmes indiennes ont été victimes d’agressions sexuelles

L’illustration actuelle la plus frappante et la plus fréquente des atteintes récurrentes aux droits des femmes et des violences auxquelles elles doivent quotidiennement faire face réside dans l’importance du nombre de viols en Inde. Le taux officiel n’est très élevé, mais c’est simplement parce que la plupart des victimes ne portent pas plainte par peur de représailles. Des instances judiciaires informelles (comme le conseil des anciens du village), sans véritable existence juridique, exercent ainsi leur pouvoir moral en condamnant parfois des jeunes filles au viol collectif. Ces peines illégales sont souvent exercées sur la place publique et accompagnées de tortures, pouvant entraîner la mort des victimes. En 2016, 79% des femmes indiennes avouaient avoir été agressées sexuellement au moins une fois. Cette même année, près de 40000 agressions sexuelles ont été signalées aux autorités. Un chiffre a revoir à la hausse si l’on considère toutes celles qui n’ont pas osé porté plainte. 

Leslee Udwin est une cinéaste britannique qui a réalisé un documentaire sur le viol de Jyoti Singh.  Pour cela, elle a eu l’occasion d’interroger en prison Mukesh Singh, le chauffeur du bus, qui a eu des propos particulièrement choquants mais qui reflètent la façon de voir de certaines personnes en Inde :  «Une femme décente ne traîne pas dehors après 21 heures. Les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Les femmes sont faites pour le ménage et les travaux domestiques, pas pour traîner dehors à faire des mauvaises choses et porter des mauvais vêtements. (…) Lorsqu’une femme se fait violer, elle ne devrait pas se défendre. Elle devrait se taire et se laisser faire. »  C’est à cause de ce genre de propos que les jeunes femmes victimes de viol sont souvent trop effrayées pour porter plainte.

Dalit Lives Matter

Un autre cas plus récent a également fait la une de certains journaux en France et dans le monde : le viol d’une jeune femme de 19 ans, en septembre 2020. Le crime a eu lieu dans l’état du nord, l’Uttar Pradesh, à 180 km de New Delhi, la capitale, dans le village de Hathras. Une femme dalit de 19 ans a été violée par quatre hommes de son village. Les Dalits sont considérés comme hors castes et affectés à des fonctions ou métiers jugés impurs. La police a mis une semaine a enregistrer la plainte et a refusé de l’enregistrer en tant que viol. La jeune femme est décédée le 29 septembre à l’hôpital dans la capitale. La police s’est emparée du corps et a procédé à la crémation sans l’accord de la famille : une manière d’empêcher l’autopsie et d’étouffer l’affaire, ce qui a déclenché une mobilisation militante et médiatique sans précédent et  la création d’un slogan : « Dalit Lives Matter » (les vies des Dalits comptent). 

D’après le National Crime Records Bureau (l’agence indienne des statistiques judiciaires) les crimes commis contre les femmes ont augmenté de 83% entre 2007 et 2016 : un bond qui s’explique notamment par le fait que de plus en plus de victimes osent désormais déposer plainte et dénoncer leurs agresseurs. La médiatisation d’affaires de viols ont permis de lever le voile sur un véritable problème de société qui faisait l’objet d’un important tabou. Ces crimes ont suscité des manifestations exceptionnelles dans le pays et dans le monde entier. Le gouvernement a renforcé sa politique de protection des femmes, en mettant en œuvre des mesures de sensibilisation et de prévention importantes, grâce à la diffusion de clips vidéos dans les cinémas ou encore de spots radio.

Une application qui peut sauver des vies

On constate en effet depuis quelques années une indéniable croissance des mouvements féministes en Inde. De nombreux groupes locaux de femmes ont également décidé de s’unir afin de réclamer justice et égalité à travers le pays, comme par exemple les « saris roses ». Ce sont des femmes vêtues de rose, originaires de l’Uttar Pradesh, une région pauvre de l’Inde. Elles ont décidé de faire respecter la loi, alors que la police et les organismes en charge de leur sécurité ne le font pas. Les trois quarts des femmes de cette région sont analphabètes et beaucoup ont dû avoir recours à l’avortement tant le poids des traditions est lourd. Ensemble, elles ont créé un groupe, pour s’entraider, faire respecter la loi et s’entraîner afin d’être en mesure de se défendre. Elles sont d’ailleurs de plus en plus influentes et leur nombre ne cesse d’augmenter, mais elles ne visent pas pour autant une place dans le monde politique : leur combat ne peut pas être celui de défendre un parti, mais celui des femmes des classes les plus pauvres et défavorisées.

D’autres mesures ont été mises en place par le gouvernement cette fois-ci : dans les trains de banlieue de Bombay et dans le métro de New Delhi par exemple, des compartiments ont été créés spécialement pour les femmes afin de les protéger. Depuis la fin de l’année 2019, les transports en commun ont été rendu gratuits pour les femmes dans la capitale afin d’assurer leur sécurité. D’autres états ont mis en place leurs propres actions : le Kerala, au sud ouest du pays, a ouvert une unité spéciale de police exclusivement formé d’agents féminins pour patrouiller et répondre aux appels d’urgence, le Tamil Nadu, au sud est, a ouvert un département spécifique dédié à la protection de la femme et de l’enfance en mars 2019 afin d’accompagner des femmes victimes grâce à une cellule psychologique. Une application développée sur les smartphones a également été mise en place afin de permettre aux femmes de circuler librement quelque soit l’heure ou le lieu, elle s’appelle Kavalan SOS. Le fonctionnement est assez simple, il suffit de s’inscrire, de communiquer le numéro de téléphone de trois personnes à contacter en cas d’urgence et d’appuyer sur le bouton SOS du téléphone en cas de besoin. Les personnes à prévenir et la police reçoivent une alerte en même temps. Au bout de deux appels, la police contacte la victime et se déplace grâce à la géolocalisation. 

Autre facteur essentiel à l’amélioration des conditions des femmes en Inde : une présence de plus en plus importante en politique. S’il y en a une à connaitre en ce moment, c’est Kavita Krishnan, une militante féministe. Elle s’est fait connaitre à la suite du viol de 2012, en militant pour les droits des femmes. C’est elle qui a prononcé un discours lors de la manifestation devant la maison de la ministre de New Delhi dans lequel elle défend la peine de mort contre les agresseurs de viols. Aujourd’hui âgée de 48 ans, elle est la secrétaire de l’association All India Progressive Women’s Association (AIPWA), membre du bureau politique du parti communiste de l’Inde et un véritable exemple pour de nombreuses jeunes indiennes. 

« Vous pouvez juger de la situation d’un pays en y observant le statut des femmes », cette phrase a été prononcée par Jawaharlal Nehru, le premier ministre de l’Inde de 1947 à 1964. Aujourd’hui, les femmes en Inde sont dans une situation fragile, leurs droits sont régulièrement bafoués et en général peu reconnus. Dans un autre registre, une autre partie de la population en Inde est discriminée : les musulmans. Une répression est menée dans le pays contre les minorités musulmanes, notamment depuis la nouvelle loi sur la citoyenneté de décembre 2019 qui aide et facilite l’obtention de la citoyenneté indienne pour les réfugiés d’Afghanistan, du Bangladesh et du Pakistan, à l’exception des musulmans. Un autre débat et une autre population qui va devoir se chercher un porte parole pour mener ce nouveau combat. 

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Commentaires

Nathalie GRIS (non vérifié) , mer 20/01/2021 à 19h57
Merci pour cet article sur ce pays et surtout sur la vie bien difficile de ces femmes.
Assalih (non vérifié) , jeu 21/01/2021 à 22h49
Merci Article très intéressant, la réalité de la vie d une femme en Inde est insupportable.

En attente du prochain article, merci par avance
Bonne continuation
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