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Point de vue

« Pass sanitaire » : confrontation entre deux conceptions de la liberté ?

Alors que les manifestations contre le « pass sanitaire » annoncé par le Président de la République sont au centre de l’attention médiatique, il y a lieu de décrypter ce fossé qui séparent ceux qui approuvent et ceux qui refusent cette mesure. Une analyse au prisme de la pensée philosophique de la liberté.

« Liberté ! » est un slogan que l’on retrouve aujourd’hui dans les manifestations qui expriment un refus de voir le « pass sanitaire » être appliqué en France. Et pour cause : ceux qui se mobilisent et descendent dans la rue sont nombreux à considérer cette mesure comme une restriction grave de leurs libertés. Si certains d’entre eux créent la polémique, par des pancartes ou signes plus extrémistes et inacceptables les uns que les autres, cela ne doit pas nous interdire de penser et analyser les logiques d’une frange de la société qui reste opposée, sinon plutôt défavorable, au principe d’un document qui seul permettrait, selon test PCR ou vaccination contre le Covid-19 effectué, de se rendre au café, au musée, dans des concerts, restaurants, etc.

Précisons d’ailleurs que ce « pass sanitaire » ne semble pas être une fin en soi. Il présente beaucoup plus une caractéristique à cheval entre incitatif et coercitif, dont le but est de pousser chaque individu à la vaccination. Dans ce débat sur la conception de la liberté, on peut donc inclure celle de se faire vacciner ou non.

En effet, cette crise sanitaire a fait émerger des questions et des positionnements d’ordres tout à fait social, moral et philosophique. Ces questions ont toujours existé, mais leur manifestation dans la sphère publique et leur exposition n’était pas nécessaire au vivre-ensemble. Aujourd’hui, c’est bien parce que nous vivons dans un même espace social, qui connaît une crise, que les divergences s’expriment – comme il se doit dans une démocratie – et viennent créer du débat, du conflit.

Ce conflit, il devient riche en enseignements lorsque l’on essaie de le comprendre et de l’objectiver. Pourquoi, alors que nous sommes tous attachés à la valeur qu’est la liberté, ne pouvons-vous pas l’interpréter de la même manière lorsqu’il s’agit de se positionner en faveur ou en opposition au « pass sanitaire » ? Comment se fait-il que la liberté puisse être portée par argument autant par les « anti » que par les « pro » ? C’est en réalité une question profonde de la philosophie qui se pose : les débats auxquels nous faisons face aujourd’hui n’ont rien de nouveaux, bien au contraire.

La liberté négative : centrée sur l’individu

« Être libre, en ce sens, signifie être libre de toute immixtion extérieure »[1] prononça Isaiah BERLIN (1909-1997), philosophe d’origine russe, dans sa leçon inaugurale à l’Université d’Oxford le 31 octobre 1958. En tout état de cause, c’est bien dans cette logique que se placent ceux qui refusent le « pass sanitaire ». Parce qu’il est une contrainte imposée par l’Etat – fondamentalement extérieur à l’individu –, il ne peut être qu’une restriction de liberté : celle d’aller et venir, de se rendre dans des lieux ouverts, de faire ses courses, voire de profiter de l’espace public. En ce sens, on comprend bien dans quelle perspective se placent les tenants de l’anti-pass sanitaire.

Leur compréhension de la liberté est celle qu’Isaiah BERLIN qualifie de « négative ». Non pas qu’elle aurait un caractère mauvais ; le terme négatif correspond ici à la description d’une conception de la liberté qui est issue de la non-contrainte. Elle se forme donc de manière négative vis-à-vis de ce qui entourne l’individu. Ainsi, si vous discutez avec une personne qui se place en opposition au « pass sanitaire », vous pourrez aisément entendre des arguments allant dans le sens de : « cette mesure est une atteinte à ma liberté, car elle vient me limiter alors que je n’y consens pas ». Le fait qu’une contrainte advienne, mais sois (dans sa naissance) exogène à l’individu, d’autant plus si elle est non-consentie par celui-ci, vient donc entrer en totale contradiction avec la liberté conçue comme négative.

Cette perception de la liberté – négative – est logiquement tournée vers l’individu, inscrite dans un schéma individualiste. Elle nait avec la modernité comme le montre Benjamin CONSTANT, lorsque la sphère privée de l’individu devient un enjeu et un espace à protéger.

Mais alors, face à cela, devrait-on logiquement qualifier le « pass sanitaire » de liberticide ?

La liberté positive : collective et holistique

Il se trouve qu’en opposition frontale avec la liberté négative, nous trouvons le concept de liberté dite « positive ». C’est dans celle-ci que s’inscrit sans aucun doute la décision de mettre en place le « pass sanitaire ».

« Nous admettons qu’il est possible, et parfois légitime, de contraindre des hommes au nom d’une fin (disons la justice ou la santé publique) qu’eux-mêmes, s’ils avaient été plus éclairés, auraient poursuivie, mais qu’ils ne poursuivent pas parce qu’ils sont aveugles, ignorants ou corrompus. »[2] Voici comment Isaiah BERLIN explique ce que l’on entend par liberté positive. Elle aborde elle-aussi l’existence d’une contrainte, la dissociation entre intérieur-extérieur de l'individu, mais pas sous le même angle moral et la même source de légitimité que la liberté négative. Car la liberté positive ne peut se comprendre que dans une approche holistique : elle est collective dans son essence.

Dans cette perspective, le « pass sanitaire », visant à endiguer la pandémie de Covid-19, s’inscrit dans un mouvement, dans une dynamique, créatrice de liberté (positive). Par ses effets, et parce que sa fin est légitime puisqu’il s’agit de la santé publique, il va venir apporter une liberté grandissante à l’ensemble de la société et aux individus qui la composent. Ceux-ci, par leur positionnement d’individu au sein d’une société difficilement interprétable, n’auraient pas conscience de l’apport de la contrainte à s’imposer pour atteindre un état permettant de jouir d’une liberté collective. Concrètement, l’idée est qu’avec la mise en place du « pass sanitaire », nous pourrons aller au restaurant, au théâtre, sortir et profiter des autres. Certes avec une contrainte extérieure sur certains individus de la société, mais celle-ci est présentée comme génératrice de liberté collective.

Cette conception macro, holistique, de la société et des libertés qui peuvent y être exercées, au dépend d’une contrainte extérieure exercée sur certains individus, CONSTANT la relia à celle qui était partagée par le plus grand nombre en Grèce antique. Dans ces sociétés, la dissociation entre espace public et espace privé était, selon lui, très limitée. Dans cette optique, chaque action individuelle a des retombées collectives. Pour s’assurer que le maximum des individus d’une société puisse bénéficier du plus de liberté possible, il était alors tout à fait concevable de limiter celle des autres. C’est ainsi qu’Isaiah BERLIN remarque que les « partisans de la liberté ‘négative’ » présentent parfois la « conception ‘positive’ de la liberté » comme « une tyrannie déguisée ». Les manifestants contre le « pass sanitaire » criant à la dictature n’auraient en réalité rien inventé…

Quelles perspectives ?

Comment donc interpréter ces rapprochements que nous venons d’effectuer ? Tout d’abord dire que ces deux conceptions de la liberté continuent de co-exister dans notre société. Que ce débat et ces conflits autour du « pass sanitaire » ne font que les mettre en lumière. Mais aussi, et surtout, constater que l’Etat (de droit) dans lequel nous vivons, et qui s’est en grande partie réformé pour affirmer de plus en plus la primauté de la liberté négative, de celle des individus (l’exemple le plus fort de cela étant une reconnaissance de plus en plus forte des minorités et des individualités), se retrouve contraint aujourd’hui, dans la poursuite de son objectif de salubrité publique, d’effectuer un virage fort vers une application du concept de liberté positive.

En conclusion, si l'on cherche à expliquer la confrontation entre ceux qui sont favorables et ceux qui refusent le « pass sanitaire », il faut comprendre les différences fondamentales entre liberté positive et négative. 

 

[1] Original : "By being free in this sense I mean not being interfered with by others."

[2] Original : "We recognize that it is possible, and at times justifiable, to coerce men in the name of some goal (let us say, justice or public health) which they would, if they were more enlightened, themselves pursue, but do not, because they are blind or ignorant or corrupt."

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