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Toxicomanes : entre oubli et espoir

“L’aboutissement de plusieurs semaines de procédures et d’attente.” 

Demain, Baptiste visitera son futur appartement. La fin d’une longue série d’embûches sur le chemin de ce jeune homme de 25 ans, aujourd’hui entièrement sevré des amphétamines. Né en Amérique Latine, il pose le pied en Belgique à 4 ans, chez ses parents adoptifs. Des années plus tard, suite à un divorce, il finit par perdre contact avec sa famille. Poussé par sa soif d’indépendance, il décide de quitter le domicile familial.

C’est dans ce contexte-là qu’il rencontre, au détour d’une soirée, un homme qui lui propose de “tester son produit.” : “Il avait 40 ans, j’en avais 20, se souvient Baptiste. Si j’inversais les rôles aujourd’hui, je ne pourrais pas faire ça. Proposer de consommer à quelqu’un qui est au début de sa vie, c’est malveillant et irresponsable.” 

C’est à ce moment qu’il a “perdu pied”.

“Au début je prenais fréquemment des amphétamines, pour l’effet de bien-être et de tonus que ça fait ressentir : on se sent infatigable. Mais derrière, on peut ne pas dormir ni manger pendant 2 jours, parce qu’on ne sent plus la sensation de faim ni d’endormissement. Tu perds beaucoup de poids, tu te déphases, tu fais 3 nuits blanches et tu te retrouves K.O.”  J’avais perdu le contrôle de ce que je faisais, des gens à qui je parlais. La drogue avait pris le dessus, et c’est là que je me suis rendu compte que j’avais besoin de m’en sortir. Sous drogue, j’étais une autre personne, j’avais des ruminations noires, des pensées suicidaires. J’étais dans un processus d’auto-destruction, complètement déconnecté de la réalité, de mes projets, de mes envies. Aujourd’hui, je gagne une bataille.”
Une victoire que Baptiste dit aussi devoir à l’équipe associative de Pilier, dont il reconnaît la fraternité, l’aide et l’écoute, “essentielles” dans l’appréhension de sa “nouvelle vie”.  

Au moment de sa création il y a six mois, Pilier aspirait déjà à être un lieu d’accompagnement suivi, où la distribution de matériel stérile ne serait qu’un moyen d’entrer en contact avec la personne, d’établir un lien avec elle et d’aplanir sa situation.

“On a un public jeune, essentiellement âgé de 19 à 29 ans.” explique Olivier Bingoni, éducateur à Pilier. Aujourd’hui, ce sont entre 60 et 70 jeunes qui sont pris en charge par l’association. “En tant qu’éducateur, mon travail est avant tout de libérer la parole sur ce qui a amené la personne à consommer tel ou tel produit. Pour ça, je travaille avec elle sur sa consommation mais je travaille aussi dans l’administratif, pour la relier aux institutions dont elle est souvent déconnectée. L’idée est de déconstruire leur parcours de vie pour mieux comprendre de quel événement découle cette consommation de drogue.”

L’erreur serait effectivement de croire que l’addiction obéit à un schéma type. Pour Nadine Page, responsable de l'unité de consultation du centre Enaden, “il y a autant de rapport à l’addiction qu’il y a d’addicts.” : “Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’addiction survient très souvent dans un parcours de vie déjà compliqué, ponctué par l’isolement et la précarité. A ce moment-là, le produit apparaît comme un exutoire, une façon d’échapper pendant un temps à sa condition et de mettre entre parenthèses un quotidien très lourd à porter. Qu’il s’agisse de drogue ou d’alcool, la substance va, à mesure du temps, prendre une place de plus en plus importante dans la vie du consommateur : c’est précisément parce qu’elle s’inscrit dans un parcours de vie précis que l’addiction diffère d’une personne à l’autre. Deux personnes peuvent consommer le même produit, mais elles ne le consommeront pas pour les mêmes raisons. C’est ce qui rend le suivi et la prise en charge des consommateurs particulièrement long et exigeant."

Une prise en charge longue et difficile

Cette prise en charge est devenue une préoccupation en Belgique il y a maintenant quarante ans, à l’aube des années 80. A ce moment-là, l’épidémie de sida fait des ravages, notamment parmi les consommateurs de drogue à injection. Emergent alors des communautés thérapeutiques, dispensant traitements et suivis médicaux.

L’association Dune organise des maraudes quotidiennes pour distribuer du matériel stérile et limiter les risques infectieux.

“A cette époque, lorsque vous étiez consommateur, vous deviez signer une sorte de contrat basé sur l’abstinence pour faire partie d’une de ces communautés, et bénéficier des soins, raconte Vincent, coordinateur d’accueil à la Maison d’Accueil Socio-Sanitaire (MASS) de Bruxelles. L’idée était de proposer un traitement de substitution, comme la méthadone dans le cas d’une addiction aux opiacés. Mais en 90, les premiers bilans sont peu concluants : on s’aperçoit non seulement que cette prise en charge ne fonctionne pas sur le long terme, puisque le taux de rechute est énorme une fois que le consommateur termine son suivi, mais aussi que beaucoup de personnes vivant dans la rue ne sont toujours pas prises en charge.”

La cause est administrative : pour pouvoir rejoindre une communauté thérapeutique, il ne suffit pas seulement de signer un contrat, mais aussi d’avoir une mutuelle en ordre et de l’argent en poche pour payer les consultations. L’urgence était donc de proposer des structures sans prérequis administratifs (dites de “bas seuil”), pour pouvoir prendre en charge une population privée de droits puisque considérée comme clandestine. 

En réponse à cette réalité, et poussée par une volonté politique des élus de l’époque, les MASS voient alors le jour : on y réalise des consultations ambulatoires, avec une idée de suivi à plus ou moins long terme, accessible sans prérequis. En plus du traitement médical, une sphère animée par des psychologues, des infirmiers, des éducateurs et des assistants sociaux cherche à réinsérer la personne dans la société, en la faisant se rattacher une nouvelle fois aux institutions administratives. 10 MASS ouvriront ainsi dans chaque grande ville de Belgique. Un chiffre bien en-deçà de la demande.

Ce manque de structures et de moyens n’est évidemment pas sans conséquence. “Les délais d’accès aux réseaux de soins, qui étaient accessibles en une semaine ou deux il y a 15 ans, ne sont plus du tout les mêmes aujourd’hui.” déplore Kris Meurand, directeur du pôle social et hébergement à l’association Transit. “Il faut compter 2-3 mois avant de rentrer en sevrage aujourd’hui en Belgique, parce que le nombre de consommateurs s’est multiplié, parce que la précarisation des usagers de drogues s’aggrave et parce que toutes les structures associatives manquent de places. A partir de 2012, on a eu une explosion catastrophique de notre chiffre de fréquentation : le prix du marché locatif des appartements s’est mis à grimper, et est devenu tellement cher que des gens qui avaient auparavant un logement se sont retrouvés à la rue, et sont devenus à leur tour consommateurs. On a un tel nombre de demandes que nous, au même titre que toutes les autres structures associatives de Belgique sans centre d’accueil à long terme, sommes à saturation.”

A ce problème-là se rajoutent aussi ceux liés à l’épidémie de covid. A Transit comme à la MASS, les adhérents ont vu de nouvelles personnes arriver dans leurs locaux, des personnes qui ayant perdu leur emploi, leur domicile, ont vu leur contexte de vie être entièrement chamboulé par le virus. “Ce phénomène d’apparition d’un nouveau public est clairement lié à la première et deuxième vague, explique M.Meurand. Tous ne sont pas devenus consommateurs, mais ce phénomène est révélateur d’une réalité où des gens comme vous et moi, parfois des familles entières, ont vu leur sphère privée et professionnelle exploser pendant l’épidémie, et se sont retrouvés catapultés à la rue.”

Faire bouger les lignes

Bruno Valkeneers, chargé de communication à Transit, souhaite quant à lui “que l’après-crise soit l’occasion de recentrer le débat sur une détresse sociale constatée depuis des dizaines d’années et qui ne cesse de s’aggraver. Reste à espérer qu’on en gardera des acquis, et que les décisionnaires ne feront pas table rase de tout ce qui a été entrepris.” Au-delà des constats, Transit mène aussi un projet de loi visant à décriminaliser les usagers de drogue et à rendre impossible les peines de prison dans le cadre d’une consommation personnelle. Pourquoi ? “Parce que les économies d’échelle que l’on pourrait faire en abandonnant cette politique répressive pourraient être réinvesties dans le domaine de la santé. Dans un contexte d’illégalité, la tendance est au “Vivons plus loin, vivons plus cachés”, ce qui rend notre travail encore plus difficile à mener puisqu’on ne parvient plus à trouver aussi facilement les usagers de drogue en rue et donc à leur administrer des soins.” Sans dialogue et sans confiance, impossible pour le personnel associatif d’établir un suivi fiable.

En 2011, un accord avec plusieurs établissements pénitentiaires a été trouvé afin d’assurer la continuité des soins entre la prison et Transit, de façon à ce qu’ils bénéficient d’un traitement médical complet pour les prochaines 72h. “L’effet délétère de la répression, c’est que les anciens détenus, se sentant déconnectés du système, ne s’orientent plus vers les structures de soin. C’est là où intervient le milieu associatif : l’après.”

“L’après”, Amir l’a d’ailleurs bien connu. Plusieurs fois par mois, il passe par la MASS, le temps d’un café et d’un rendez-vous médical, pour sa prescription de méthadone. Comme pour beaucoup, l’héroïne est rentrée dans sa vie par la petite porte, à sa sortie de prison en 90. 3 mois, pour de petits délits. A sa sortie, il se retrouve seul. Le début de l’engrenage. “Je me suis retrouvé sans domicile, alors j’essayais de dormir dans le restaurant où je travaillais, avant d’aller dormir dans des halls d’immeuble, dans des stations de métro. Tu ne te sens chez toi nulle part. Ca a duré comme ça jusqu’à ce que j’obtienne une petite chambre garnie, et que je rencontre ma femme, en 2001. Depuis on s’est marié, on a eu deux petites filles, et j’arrive enfin à sortir de la drogue. Le meilleur moyen pour s’en sortir, c’est d’avoir un “chez-soi”. J’ai eu de la chance, bien plus que certains de mes amis qui sont morts dans la rue.” 

Mario et Miguel, eux, ont fait naître de leur addiction un projet collaboratif. Avec l’aide d’un autre ami, le trio anime une émission sur Radio Panik. 

“C’est parti d’une envie de faire des chroniques sur des sujets de la vie de tous les jours en rue, se remémore Mario. L’association Dune nous a mis en contact avec Radio Panik, et on a petit à petit lancé notre émission en direct, en suivant des formations.” En studio, l’ambiance est bonne-enfant. On griffonne les dernières questions de la main droite, on fume une clope de la main gauche. On rit aussi, très fort. Un rire qui fait trembler les murs autant qu’il réchauffe les coeurs, faisant presque oublier le froid qui étreint Bruxelles.

Mario (à gauche) anime avec ses deux amis une émission sur Radio Panik depuis 3 ans.

Si aujourd’hui Mario et Miguel expliquent être stabilisés, l’un par la rencontre avec sa femme, et l’autre par la cadence imposée par l’émission, tous deux tiennent à pousser un cri du coeur : “Il faut voir le regard des gens dehors pour le croire.” raconte Miguel. Il pointe du doigt ses cheveux longs et ses tatouages : “Les gens te regardent, se méfient, sans essayer de comprendre plus loin, sans essayer de savoir si derrière la personne qu’ils regardent se cachent d’autres problèmes. Tu es en général catégorisé d’emblée comme un criminel, un délinquant en puissance. Le fait d’être consommateur t’exclue déjà de la société aux yeux des gens : tu es toxicomane avant d’être qui tu es. La situation ne pourra s’améliorer que lorsque les gens auront compris que la toxicomanie est une maladie avant d’être un crime.”

Pour Christopher Collin et Stephanie Ars, directeur et coordinatrice de l’association Dune, la toxicomanie est d’ailleurs “la seule question de santé où les premiers concernés sont criminalisés” : donner un sentiment de citoyenneté aux usagers, “c’est les humaniser et leur donner une volonté de mieux contrôler leur consommation. Donner de la considération aux usagers, créer du lien, c’est ce qui participe à reconstruire une image de soi. Des gens ont été abîmés par mille choses, mais prendre le temps de discuter avec eux participe à la re-création d’un lien social, qui est une étape primordiale pour qu’une personne accepte d’être aidée sans se sentir stigmatisée.” 

Une déclaration appuyée par Kris Meurand : “L’un des problèmes de la toxicomanie, c’est ce mur de fantasmes populaires. On entend ci et là que les usagers de drogue n’avaient qu’à pas commencer, que c’est de leur faute s’ils en sont là. Mais personne ne fait le choix d’être addict. Personne ne s’abîme sciemment au point de perdre pied”

Olivier Bingoni, de l’association Pilier, tire de son côté la sonnette d’alarme. “Il faut que les politiques ouvrent les yeux sur la situation. Il faut qu’ils prennent ce problème en charge, sans se poser la question de savoir si ouvrir telle ou telle structure sera rentable ou non. Pour eux, la logique est binaire : d’abord le logement, ensuite le travail. Mais il faut comprendre que pour avoir un logement, il faut avant tout s’attaquer à des problèmes sous-jacents liés à la consommation et qui ne permettent pas à la personne de tout de suite vivre seule ou de retourner sur le marché de l’emploi. Et pour ça, on a besoin de moyens, pour coller au mieux à la réalité des consommateurs et leur donner, enfin, une chance de vivre comme n’importe quel autre citoyen.”

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