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Point de vue

Un système qui tend vers l'effondrement : l'égarement de notre société

L’humain se demande s’il peut faire mieux. La nouvelle génération se remet en question car elle observe un rétrécissement des possibles. Elle porte la mission de trouver l’équilibre entre panique et euphorie dont le système d’aujourd’hui se nourrit. Mais alors ; Comment agir ? Comment cette jeune génération doit-elle inspirer et diffuser cette vérité sur la réalité à un monde qui nie le problème ?

Pour répondre à ces interrogations, il faut d’abord soulever les bons problèmes : les vrais problèmes. Comme le disait le scientifique et astronome américain Carl Sagan : « « Des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires ». En voici un constat synthétique du système à ce jour.

PARTIE 1 – COMPRENDRE L’ORIGINE DE CES POSSIBLES EFFONDREMENTS : LE CONSTAT DE NOTRE SYSTEME A L’INSTANT « T »

1 – Le prélèvement des ressources, les bases d’un système de production

L’expert de l’analyse systémique français, Arthur Keller, sépare les impacts des activités humaines sur le système en trois catégories. La première s’intitule le « prélèvement des ressources ». 

La planète a ses limites de renouvellement des ressources prélevées, et peine à réparer les dégâts causés. Autrement dit, notre empreinte écologique a dépassé la biocapacité de la planète à se restaurer, selon l’Atlas de Global Footprint Network (2). Pour réduire notre empreinte écologique, le développement durable apparaît comme une solution. Cependant, le développement durable se définit, selon Arthur Keller, comme une solution à durabilité faible. C’est-à-dire qu’elle applique la substitution des capitaux de la théorie néoclassique. Or, la substitution d’un capital par un autre fait partie de ses fausses réponses.

Prenons l’exemple du pétrole. Nos sociétés dépendent du pétrole. Il fournit un tiers de l’énergie primaire mondiale. Cette matière première se doit impérativement de trouver un prix d’équilibre, c’est-à-dire ni trop cher au risque de déclencher une indignation des populations, ni trop bon marché qui entrainerait en quelques années l’effondrement du marché du pétrole. Comme l’effondrement de ce marché se révèlerait être une catastrophe financière et géopolitique, certains réfléchissent à un substitut du pétrole. Ces derniers envisagent le retour du charbon, qui est une véritable catastrophe environnementale (3).

Dans ce cas, nous observerions un effondrement du pétrole. Cet effondrement n’est pas une finalité en soit ; juste une preuve que la substitution des capitaux prônée par le développement durable a ses failles.

L’effondrement ; un terme souvent bien méconnu et agaçant. Qu’en est-il réellement ? Un effondrement est un manque d’anticipation d’autonomie et d’auto-suffisance. Selon Arthur Keller, c’est un processus dans lequel la société bascule d’un état d’hétéronomie (concrètement les sociétés d’aujourd’hui qui nécessitent et dépendent d’un acteur extérieur, par le biais des importations par exemple, pour subvenir à leurs besoins) à un état d’autonomie où la société génère ses propres ressources.

 

Selon l’écrivain et ingénieur russo-américain Dmitry Orlov, il existe cinq stades de l’effondrement comme l’indique son livre au titre éponyme.              

Premièrement, la civilisation se confronte à une perte de confiance dans le système (le mouvement Gilets Jaunes par exemple) qui engendre un effondrement FINANCIER. Se produit alors une perte de confiance dans le marché, appelée effondrement ECONOMIQUE ET COMMERCIAL. On remet alors en cause les institutions, et on assiste à un effondrement POLITIQUE. C’est alors le rôle des solidarités sociales locales que l’on questionne : l’effondrement SOCIAL. Cette chute de confiance donnée à tous les principes qui nous aident à coexister amènerait alors à une perte de confiance finale. Celle de la perte de confiance en l’humain, appelé effondrement CULTUREL.

 

Revenons à cet exemple du pétrole. La France ne produit qu’1% du pétrole qu’elle consomme. Elle se trouve alors exactement en état d’hétéronomie, avant une chute, avant son effondrement si le système était amené à ne plus fonctionner parfaitement. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres où la société arrive aux pieds d’un effondrement. De nombreux autres exemples accompagnent cet écrit.

 

2 – Le cycle incoercible de la pollution et des déchets

La seconde catégorie d’Arthur Keller concernant l’impact des activités humaines sur le système se concentre, elle, sur la pollution et les déchets.

Le cycle productif de notre système nous amène à transformer la nature en déchets. Nous prélevons des ressources en amont, que l’on transforme en biens et en services grâce à de l’énergie qui rejette des déchets et des pollutions en finalité.

Cette pollution est omniprésente, c’est loin d’être un scoop. La pollution est humaine, chimique, matérielle, animale…  Elle peut se trouver sur terre ou en mer… et même en nous ! Lors de sa conférence sur les défis systémiques, Arthur Keller explique que nos activités nous amènent aujourd’hui à manger du plastique sans le savoir. Il donne cet exemple très parlant, que nous absorbons désormais en moyenne l’équivalent de 50 cartes bancaires par an.

L’assèchement des sols, l’existence de zones mortes où il y a très peu d’oxygène, la fonte des glaciers évidemment, les inégalités d’accès à l’eau, les changements climatiques, etc… Toutes ces conséquences écologiques liées à la pollution et à nos déchets sont généralement les plus utilisées, par les médias notamment, pour confronter l’Homme à ses actes. La fonte des glaciers n’est en rien une « breaking news ». Pourtant, ces informations sont désormais devenues banalisées. L’humain possède une incroyable capacité d’adaptation. Regardez-nous, aujourd’hui, obéir à un confinement, ne serait-ce même qu’à un couvre-feu. Nous sommes les témoins d’une pandémie mondiale. Et pourtant, on ne s’effondre pas, on s’adapte. On ne s’étonne plus de rien, et on s’habitue à cet environnement en renouvellement perpétuel par instinct de survie.

On s’habitue à un effondrement de la flore. 75% des sols de la planète sont dégradés dus aux pratiques agricoles intensives, et aux activités industrielles notamment minières.

On s’habitue également à un effondrement de la faune. Plus de deux tiers des vertébrés ont disparu en 46 ans au niveau mondial selon le Rapport Planète Vivante du WWF (4). Entre 1970 et 2014, nous avons assisté à une perte de 60% de la faune sauvage, et durant ces exactes mêmes 44 années, la Terre a accueilli 95% d’humains en plus, selon le Living Planet Report 2018 (5). La question est de savoir jusqu’à quand l’humain va-t-il s’habituer à de telles constatations ?

Selon Arthur Keller, l’humain réfléchit dans des silos qui enferment son esprit dans une prison. On nous apprend à traiter les choses séparément pour faciliter la compréhension, mais surtout pour gagner du temps. Pourtant, il explique que c’est en ça que consiste la systémique ; à comprendre la complexité de l’ensemble. Sans cet apprentissage de la complexité de l’ensemble des interactions d’un système, on ne vous proposera que de fausses solutions, sans soutenabilité.

 

3 – Les dégradations sociétales de demain, nos actes d’aujourd’hui

Ce qui amène à sa troisième catégorie de l’impact des activités humaines sur le système : les dégradations sociétales.

Il explique que la descente énergétique et matérielle entrainera des tensions politiques, financières, et géopolitiques inévitables. Certains médias, certaines productions audiovisuelles tentent d’alerter la jeune génération de ces possiblement proches évènements. De nombreux collapsologues, c’est-à-dire les experts qui s’intéressent à l’effondrement possible de notre civilisation, n’excluent pas l’arrivée de déstabilisations sociétales voire de guerres dans les prochaines décennies. Et, c’est à la jeune génération que serait légué cet héritage. Une civilisation égarée, qui devra agir dans l’urgence et qui empruntera les mauvais chemins, incapable de discerner les bonnes des fausses réponses. Cependant, la fin d’une civilisation n’est pas une finalité à long terme. Les civilisations meurent. Ça a toujours été le cas, et ça sera toujours le cas. Pour laisser place à la naissance des suivantes. C’est ça l’Histoire aussi.

Un exemple efficace pour illustrer cet effondrement sociétal s’appuie sur les transports. Tout dépend des transports. La nourriture, le pétrole, l’eau. L’énergie, les matières premières. L’art, la culture (les livres par exemple) nous viennent des transports. Et, ces voies maritimes, par exemple, qui nous font parvenir ces ressources sont les principaux lieux de tensions politiques ou terroristes, aujourd’hui déjà.

Et si certaines ressources ne proviennent pas des transports, c’est la technologie qui nous les rend accessible. C’est à elle que l’on doit l’électricité, le chauffage, la voiture, le téléphone, l’accès Internet, la conception de fusées et la découverte de l’espace, sans mentionner les innombrables prouesses médicales ! Aujourd’hui, on nous parle de l’IA, de la robotisation, de l’agriculture 4.0, de la réalité virtuelle, de voitures autonomes, d’objets connectés, de la potentielle conquête d’autres planètes…

Et, comment évoquer la technologie sans rappeler l’existence des réseaux sociaux ? Cette prouesse technologique qui permet de mettre en interaction la moitié de la population à ce jour : des milliards d’individus (6) ! Cette innovation qui dévore la DATA ; notre DATA, et qui reste pourtant insatiable. Pendant que nous sommes assis derrière nos écrans de fumée comme ils l’appellent et comme ils l’appelleront.

Nous avons aimé le progrès. Nous le remercions pour ces innovations qui nous facilitent la vie au quotidien, et qui sauvent des vies aussi. Nous lui avons donné un peu de notre confiance, et beaucoup de notre DATA. Et pourtant, des virus réussissent déjà à pirater des réseaux électriques (7). Nul besoin alors d’expliciter ce que pourrait être l’effondrement technologique. C’est une sensibilisation à laquelle nous sommes confrontés depuis des années.

 

Pensons aussi à l’effondrement psychologique. Pour certains, il est trop tard pour réadapter notre civilisation maintenant. L’Homme n’est pas responsable de l’effondrement écologique. Notre système était tout simplement programmé de la sorte. Pour eux, il faut savoir accepter la fin d’une histoire, et arrêter de discuter d’un sujet où nous nous trouverons toujours dans le faux. Mais pour d’autres, il paraît encore possible de changer les choses. La résignation n’est pas la solution. Mais, comment agir sans armes, sans confiance, seul ? Quand on a beau se poser les bonnes questions, mais qu’aucune réponse ne se dessine. L’effondrement psychologique, c’est la perte de sens.

 

PARTIE 2 – LE DEPASSEMENT D’UN DENI HEREDITAIRE ; VERS LA DECOUVERTE DE SOLUTIONS

Nous sommes aujourd’hui rentrés dans ce cercle vicieux : Ressources / production – Pollution / déchets – Dégradations sociétales graves. Pour contre-carrer cet égarement du système, Arthur Keller apporte le début d’une solution. En effet, il explique, dans sa conférence, qu’il nous faut des solutions systémiques et non technologiques afin de trouver de vraies réponses à ces possibles effondrements.

En effet, pour changer le comportement d’un système, il faut changer simultanément l’intégralité des règles d’interactions au sein même de ce système. Il faudrait alors envisager de changer les lois, le rapport à l’autre, la culture, la relation à la nature, etc… C’est revenir aux fondamentaux. Revoir et réapprendre à éduquer. C’est la conception du monde tel que nous le voyons aujourd’hui qu’il faudrait réinventer. Cette nouvelle conception du système pourrait être envisagée par l’approche des 4R de Arthur Keller. La voici.

1 - Le premier « R » - la Réinvention culturelle 

Notre monde fait partie de ceux qui ne peuvent pas décroître, au péril de s’effondrer. Le système entier repose aujourd’hui sur la croissance. Un des objectifs du développement durable lui-même consiste à consolider cette croissance. La croissance est désormais ancrée dans notre mode de vie, de production et de fonctionnement.

C’est là que rentre en jeu la réinvention culturelle. Cela consisterait notamment à revoir le cahier des charges de l’innovation, à travailler pour une faible empreinte écologique sur tout le cycle de vie grâce à une vision par couches et non par silos. La réinvention culturelle, ce serait également le progrès pour tous et revenir au local. Il existe déjà des cultures alternatives qui ont réfuté la capacité d’adaptation de l’Homme et qui créent des circuits courts, des systèmes d’échanges locaux, ou encore des low tech par exemple.

En effet, selon Arthur Keller : « Tout doit commencer d’en bas, de notre sphère d’influence locale directe ».

 

2 - Le deuxième « R » - la Remise en question active

Cette étape consiste à désigner le point de non-retour à partir duquel l’Homme ne sera tout simplement plus en mesure de s’adapter. Concrètement : A quel moment agir ? Comment lutter contre la croissance ?

 

Pourtant, quand bien même cette remise en question aurait lieu ; Que faire dans un système qui menace de s’effondrer s’il décroît ?

 

Si l’humain ne peut pas changer le système, il faut donc qu’il change de système. La réponse pourrait se trouver là.

 

3 - Le troisième « R » - la Résilience territoriale

Afin d’avoir la capacité d’encaisser un choc ; chaque civilisation a son arme. La nôtre est la confiance. Arthur Keller suggère alors de créer une résilience en réseau de confiance. Pour y parvenir, il explique qu’il faut savoir identifier ses ennemis et les futurs perdants de cette reconquête du système pour permettre la construction d’un nouveau.

 

4 - Le quatrième « R » - la Reliance solidaire

Ce qui amène à cette nécessité de reliance solidaire : les uns avec les autres. Chaque individu, à son échelle, aura son rôle à jouer. En effet, comme dit précédemment : « Pour changer le comportement d’un système, il faut changer simultanément l’intégralité des règles d’interactions au sein même de ce système ». C’est donc chaque membre de notre civilisation qui est concerné, et qui DEVRA être concerné pour que la construction de ce nouveau système soit réalisable.

 

Arthur Keller schématise cette reliance solidaire en quatre groupes d’acteurs principaux. Pour lui, le monde a besoin d’un écosystème de penseurs (pour étudier, conceptualiser et proposer), de faiseurs (pour mettre au point), de communicants (pour rendre inspirant, diffuser, conter) et de facilitateurs (pour financer et patronner).

 

 

Cependant, pour dépasser ces décors sociaux-culturels et idéologiques dans lesquels nous vivons, faut-il encore discerner et accepter la réalité. Faut-il encore lutter contre ce déni générationnel et héréditaire. En réalité, l’enjeu d’aujourd’hui, l’enjeu de la nouvelle génération ; c’est de comprendre les défis de demain.

Pour créer ce déclic, il ne faut pas avoir peur de faire peur, selon Arthur Keller. Cette crainte conduit à la colère et l’indignation. C’est à cet instant que les individus imbriqueraient les fragments du discours qui leur est conté depuis maintenant des années. Ils pensaient comprendre les enjeux. Ils pensaient savoir. Ils avaient tort. Le système a besoin d’individus pour raconter ce récit que nous n’entendons plus. Dépasser la simplicité de l’entendement et mettre fin à cet égarement maladif afin d’entamer la conception de solutions. Telle est la mission de ces collapsologues, de ces experts en analyse systémique.

 

  1. Conférence Arthur Keller - Les Grands Enjeux de notre Temps : des Défis Systémiques, du 21 octobre 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=OrDASn1Igv8t
  2. L’Atlas de l’Empreinte Ecologique et de la Biocapacité des Pays Membres de la Francophonie de Global Footprint Network : https://www.footprintnetwork.org/content/images/article_uploads/Francophonie_french.pdf
  3. « Le retour du charbon liquide », de L’Usine Nouvelle, du 11 mars 2010 : https://www.usinenouvelle.com/article/le-retour-du-charbon-liquide.N127762
  4. Rapport planète vivante, du WWF, du 10 septembre 2010 : https://wwf.ca/fr/communiques-de-presse/le-rapport-planete-vivante-du-wwf-revele-que-les-populations-mondiales-despeces-ont-decline-des-deux-tiers/
  5. Living Planet Report, du WWF, de 2018 https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2018-10/20181030_Living_Planet_Report-2018.pdf
  6. « Plus de la moitié de la population utilise désormais les réseaux sociaux », de Business Insider, le 21 juillet 2020 : https://www.businessinsider.fr/plus-de-la-moitie-de-la-population-mondiale-utilise-desormais-les-reseaux-sociaux-185023
  7. « Ce virus qui a réussi à pirater un réseau électrique », des Echos, le 13 juin 2017 : https://www.lesechos.fr/2017/06/ce-virus-qui-a-reussi-a-pirater-un-reseau-electrique-173190
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Commentaires

Nicolas (non vérifié) , mer 20/01/2021 à 11h06
Merci pour cet article très détaillé et très intéressant ! Il est urgent que l'on apprenne à vivre en respectant notre planète avant qu'il ne soit pas trop tard !
Inès (non vérifié) , mar 16/02/2021 à 15h04
Voilà un article qui ouvre les yeux sur la réalité de notre planète ! Un article qui tend à réfléchir ! Merci de faire de ce sujet une actualité ! Agréablement surprise par tous ces détails, et ce merveilleux travail.
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