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Point de vue

La Squadra, 52 ans après

Il est pratiquement minuit à Wembley Park et la sélection italienne vient de remporter l’Euro en terre hostile. La bande à Roberto Mancini a gagné sa première grande compétition depuis 2006 et le Mondial allemand. Un sacré bail. En quinze ans, il s’en est passé des choses, des éliminations au premier tour, une finale perdue face à l’Espagne en 2012 et enfin dimanche soir, le Graal tant espéré pour une nation que pas grand monde ne voyait titrée, loin de partir avec l’étiquette de favori qu’elle a d’ailleurs volontiers laissé à l’équipe de France pour le résultat qu’on connaît. Car la Squadra Azurra n’est jamais aussi forte et dangereuse que lorsqu’elle n’est pas attendue. Sur le terrain, le travail de l’ancien entraineur de Manchester City a porté ses fruits après des années de transition : un savant mélange de jeunesse et d’expérience.

 

Bonucci-Chiellini, un mur de 70 ans

 

 

En défense centrale d’abord, avec la paire ultra expérimentée Leonardo Bonucci et Georgio Chiellini, solide comme jamais même si les jambes commencent, à 34 et 36 ans, à devenir lourdes. Derrière eux, Gianluigi Donnarumma et son mètre quatre vingt seize, impérial dans ce championnat d’Europe du haut de ses vingt deux ans. Déjà six saisons de haut niveau en Serie A et désigné ce lundi meilleur joueur de la compétition. Mérité : le nouveau gardien du Paris Saint Germain est une muraille, tout simplement. Si dans le jeu, l’Italie nous a habitué au Catenaccio et aux scores étriqués se reposant principalement sur une grosse assise défensive avec un jeu direct visant l’ultra réalisme, la version de Mancini diffère sacrément. Ainsi, dans un système de jeu en 4-3-3, les milieux de terrain que sont Jorginho et Nicolo Barrella ont été lancés dans le grand bain et se complètent avec Marco Verratti pour donner de l’animation à une sélection dont le genre de football n’est pas vraiment ancré dans les mœurs. Epaulés par des latéraux offensifs comme Giovanni Di Lorenzo et Emerson dans des rôles de pistons, les trois hommes du coeur du jeu peuvent alimenter les attaquants que sont Lorenzo Insigne, Federico Chiesa et Ciro Immobile, les trois alternant le jeu court et long. Rarement dans l’histoire du football italien, l’entrejeu n’a été aussi riche en qualité qu’en nombre : Bryan Cristante, Matteo Pessina et Manuel Locatelli pouvant faire leur apparition en cas de défaillance d’un des titulaires. Federico Chiesa, justement, vrai feu follet dont la science du jeu rappelle beaucoup les qualités de son paternel, un certain Enrico que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Son but face à l’Espagne en quart de finale en témoigne : à seulement 23 ans, il a déjà tout d’un grand, lui qui a pourtant débuté l’Euro en tant que remplaçant, Domenico Berardi lui étant préféré sur le côté droit; On ne parle donc là pas simplement d’ajustements mais d’une véritable révolution dans le jeu qu’à opéré Roberto Mancini depuis trois ans. Pour regarder le chemin parcouru, rappelons-nous du France-Italie de Juin 2018 et des débuts du natif de Jesi sur le banc de la Nazionale, une défaite trois buts à un avec à l’époque des joueurs comme Mario Balotelli en pointe.


 

La victoire des anti-stars ?

 

 

C’est peut-être là que la différence se fait, finalement. L’Italie dispose aujourd’hui de plusieurs excellents jeunes joueurs faisant tourner la mécanique d’un football exigeant mais ne dispose pas de vedettes. Des cracks, un Top Player (Verratti) mais pas de véritable star qui se détache. Et pour cause : Roberto Mancini a mis en place un système qui dépend du collectif pour lequel chaque joueur travaille. La gloire est donc au bout de ce chemin. Sachant que le latéral Leonardo Spinazzola s’est blessé en début de compétition, la Squadra Azurra est désormais assez complète pour pallier l’absence d’un joueur tout en conservant le même niveau de jeu. C’est la recette pour remporter un titre au plus haut niveau, en tout cas c’est celle trouvée par un sélectionneur qui n’a jamais brillé par son football partout où il est passé et c’est tout le côté paradoxal du personnage : une certaine facilité d’adaptation à un groupe et la faculté à intégrer chacun de ses joueurs au système adéquat pour en tirer le meilleur.


Les Oriundi, acteurs de cette nouvelle Italie ?

 

Ils ont grandement contribué à ce sacre. Emerson, Jorginho, Toloi… Deux des trois sont titulaires – Jorginho a remporté la Ligue des Champions avec Chelsea cette saison – et les trois ont été des éléments moteurs dans la conquête de l’Europe. On les appelle les « Oriundi » en raison de leur naturalisation, eux dont les origines sont surtout Brésiliennes mais les plus lointaines sont bien italiennes. Par le passé, Thiago Motta et Mauro Camoranesi l’étaient eux aussi et ils sont aujourd’hui 48 à être nés avec un passeport étranger pour ensuite obtenir la nationalité azzurro. Il faut savoir que l’unique Nazionale à avoir remporté un titre majeur sans aucun naturalisé était celle de la Coupe du Monde 1982. Les italiens ont donc choisi de relancer la tradition à partir de 2006 (année du titre mondial allemand) après quarante ans d’interruption.

 

Une Nazionale à l’image de son championnat

 

Pour parler de ce sacre dans ce championnat d’Europe des nations, on doit aussi parler de la Serie A, longtemps réputée pour être la plus difficile au Monde en raison de sa grande rigueur tactique et de ses générations 70 et 90 notamment, hors du commun, avec le grand Milan d’Arrigo Sacchi, une culture foot unique en son genre qui a vu naître nombre de légendes telles que Alessandro Del Piero, Paolo Maldini ou encore Andrea Pirlo. Souvenons-nous de ce qu’était le Calcio à la fin des années 90 jusqu’au milieu des années 2000 avec la Juventus Turin de Zinédine Zidane et Pavel Nedved, du Milan AC de Gennaro Gattuso et Filippo Inzaghi vainqueur de la Ligue des Champions en 2007… Le championnat italien, qui a connu également moult scandales avec le Calcioscomesse des années 80 et le Calciopoli post-Mondial 2006 qui a d’ailleurs causé la relégation de la Juve de Gianluigi Buffon… Aujourd’hui, la Serie A s’est totalement réinventée grâce à l’arrivée d’investisseurs qui ont su mettre les moyens de leurs ambitions. Regardons l’émergence de l’Atalanta Bergame de Gianpiero Gasperini depuis deux ans, régulièrement présente en Ligue des Champions avec en point d’orgue un quart de finale au sein de la reine des compétitions lors de la saison 2019-2020, Le Sassuolo de Alessio Dionisi, le retour au premier plan de l’Inter Milan… La Serie A, qui a grandement gagné en attractivité, propose aujourd’hui un jeu plus ouvert que par le passé avec de jeunes pépites que les entraîneurs parviennent à conserver grâce à une vision à long terme plutôt cohérente. Ce n’est donc pas un hasard si le fond de jeu proposé dans cet Euro par la Squadra est si différent des autres décennies. C’est le fruit d’un long travail de fond qui aujourd’hui fait de la sélection de Roberto Mancini le nouveau champion d’Europe pour quatre ans.

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