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Mondial 1978 : la Coupe de la honte

En 1978, l’Argentine accueille la Coupe du monde de football. Jorge Videla est arrivé au pouvoir en 1976 : il veut mettre l’Argentine sur le devant de la scène internationale. Le contexte dictatorial du pays en toile de fond, cette Coupe du monde reste de ces moments où le sport est réduit au rang de l’anecdote.

Terreur, régime répressif, autoritarisme, assassinats : difficile de faire plus éloigné du jargon sportif. C’est pourtant bien ces termes qui caractérisent le contexte politique de l’Argentine en 1978, au moment d’accueillir la Coupe du monde. Deux ans plus tôt, Jorge Videla renversait le pouvoir péroniste. Dès lors, une junte militaire était instaurée.

Depuis 1976, une campagne d’assassinats et de lutte anti-guérilla est conduite par certains pays d’Amérique latine, dont l’Argentine : c’est l’Opération Condor. Des dizaines de milliers de militants, de journalistes et de dissidents politiques sont tués. Les services secrets de ces pays d’Amérique du Sud emploient différents stratagèmes pour faire régner une terreur d’État. Tantôt, les réprimés sont contraints d’écouter des cris enregistrés de proches torturés. Tantôt, ils sont largués du haut d’un avion au dessus du rio de la Plata, drogués et vivants, quand ils n’ont pas été noyés avant.

Une telle répression est justifiée par l’État argentin qui évoque la « théorie des deux démons » selon laquelle les crimes commis par les juntes militaires et l’action révolutionnaire des groupes armés de gauche se valent.

Alors, le choix de la FIFA d’accorder l’organisation de la Coupe du monde à un régime dictatorial a logiquement entraîner une vague de contestation. En France, Michel Hidalgo, qui vient de qualifier les Bleus à la Coupe du monde douze ans après sa dernière participation, est victime d’une tentative d’enlèvement avec sa femme. Les ravisseurs étaient opposés à la participation de l’équipe de France au Mondial argentin. Sous le choc, il déclare que « dans ces cas là, on se demande où est le sport dans tout ça. Je ne voyais plus d’intérêt à aller en Argentine. J’ai surtout pensé à ma famille ».

Le sport reprend finalement le dessus et Michel Hidalgo est bien du voyage pour accompagner ses joueurs de l’autre côté de l’Atlantique.

Fort de ses trois ballons d’or, Johan Cruyff, finaliste avec les Pays-Bas quatre ans plus tôt, décide lui de ne pas se rendre en Argentine pour deux raisons : il souhaite d’abord affirmer son opposition au régime de Videla, puis rester auprès de ses proches après la tentative d’enlèvement qu’il a subie. « J’ai eu un fusil pointé sur ma tête, j’ai été ligoté, ma femme a aussi été ligotée, et mes enfants étaient présents dans mon appartement de Barcelone. Il y a des moments où d’autres valeurs priment dans la vie », assure-t-il à la Catalunya Ràdio en 2008.

La controverse, jusqu’en finale

À partir de 1974, la FIFA décide de mettre en place un nouveau format de compétition pour la Coupe du monde : il y a désormais deux phases de poule consécutives, qui mènent les deux meilleures équipes à se disputer une grande finale. Le système tel qu’il a été pensé et les matchs joués dans la deuxième phase de poule mettent l’équipe d’Argentine en mauvaise posture : lors du dernier match, l’Albiceleste doit battre le Pérou par quatre buts d’écart pour accéder à la finale du tournoi. Or, les deux nations sont liées par l’Opération Condor. Jorge Videla propose alors au gouvernement péruvien la disparition de treize de ses opposants politiques, débarqués à Buenos Aires. En échange, le Pérou doit laisser l’Argentine terminer première du groupe, soit perdre par plus de quatre buts d’écart. L’Argentine gagne finalement 6-0, les opposants péruviens sont exécutés au cours d’un « vol de la mort ». « Le régime péruvien nous a envoyé en Argentine avec un statut de prisonniers de guerre pour que Videla nous envoie dans ses fameux vols de la mort. Voilà comment l’Argentine a payé sa victoire en 1978 », se souvient le sénateur péruvien rescapé Genaro Izquieta en 2012 dans les colonnes d’El Païs.

L’Argentine se retrouve donc en finale. Elle doit affronter les Pays-Bas, désormais orphelins de Johan Cruyff. Nouvelle polémique : le début du match est retardé, les Oranje laissés en proie à une foule hostile et déchaînée. Les Néerlandais accusent les Argentins d’avoir volontairement fait retarder le match afin de les déstabiliser. S’il n’en est rien jusqu’à la fin du temps réglementaire (1-1), les Pays-Bas craquent en prolongations et s’inclinent finalement 3-1.

Battus, les Oranje choisissent de ne pas assister à la cérémonie de clôture de la Coupe du monde, au cours de laquelle Videla remet le trophée à l’équipe d’Argentine. À l’instar de l’ensemble de la compétition, la controverse liée à la finale lui permet de s’inscrire durablement dans les annales.
Criant exemple de l’instrumentalisation du sport par la politique, la Coupe du monde 1978 fait écho à celle de 1934. Du côté de l’Italie, on avait alors célébré le titre mondial par le prisme de la victoire de la nation fasciste. Le Duce Mussolini avait été fêté en héros. En 1978, c’est une Argentine glorifiée qui est sur le toit du monde, Videla et sa dictature en fer de lance.

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