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Club des 27: Histoire d’un mythe

« J’idéalise trop les rockstars, parfois j’ai peur de vouloir rejoindre le club des 27 »

Lomepal

chantait Lomepal dans le titre « Plus de Larmes » en 2017. Il y raconte comment, à seulement 27 ans, il a failli mourir dans un accident de voiture. Le club auquel il fait allusion, c’est le club des 27, composé d’artistes qui ont tous pour point commun d’être morts à 27 ans. Au-delà de l’âge auquel est survenue leur mort, ce groupe ne rassemble pas n’importe quels artistes. Jimi Hendrix, Janis Joplin, et plus récemment Amy Winehouse(…) uniquement des génies qui ont su transformer la musique. Ce qu’ils partageaient aussi, tout comme Lomepal aujourd’hui, c’est un passé difficile, l’amour de la musique et une célébrité très précoce. Ajoutez à cela une volonté d’émancipation, la solitude de la célébrité puis l’émergence de nouvelles drogues comme la cocaïne et l’héroïne, et vous aurez tous les ingrédients d’une mort tragique et mythique.

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Le 3 juillet 1969, Brian Jones est retrouvé noyé dans sa piscine après avoir ingéré de grandes quantités d’amphétamines et d’alcool. Si le fondateur des Rolling Stones est considéré comme étant le premier membre du club des 27, ce terme n'apparaîtra qu’en 1971. En deux ans jour pour jour, le rock dit adieu à quatre de ses plus grands ambassadeurs : Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin et Jim Morrison. Les ressemblances entre ces artistes, leur parcours commun ainsi que les circonstances de leur mort bien souvent liées à la surconsommation d’héroïne, vont pousser le public à créer des liens. On le sait, les fans de musique sont plutôt inventifs lorsqu’il s’agit de décrypter de pseudos signes et messages dissimulés. La pochette de « Sgt Pepper’s Lonely Club Heart Band » représenterait ainsi les Beatles réunis devant la tombe de Paul McCartney, Michael Jackson aurait simulé sa mort pour échapper aux paparazzis…

Dans les années 70, un lien est rapidement fait avec l’histoire de Robert Johnson. Dans les années 30, le bluesman américain, après s’être perdu dans un carrefour du Mississippi, aurait pactisé avec le diable. En échange de son âme, il aurait obtenu la maîtrise absolue de la guitare et la gloire éternelle. Suite à cela, sa carrière décolla et il s’illustra comme le meilleur bluesman de son époque jusqu’en 1938 où il décéda mystérieusement à l’âge de 27 ans. Toutes ces coïncidences mises bout à bout peuvent donner l’impression qu’une malédiction s’abat sur les jeunes talents les plus prometteurs du rock. Elle prend de l’ampleur en 1994 après le suicide de Kurt Cobain, leader de Nirvana et symbole d’une génération. Le terme se popularise, il est repris par les médias, les maisons de disques et aussi par des artistes qui fantasment sur la mort à cet âge. Les fans quant à eux voient dans ce mythe une façon d’expliquer la perte brutale de leur idole qui ne peut pas être due qu’au hasard. En 2011, le club accueille un nouveau membre, Amy Winehouse qui succombe à une overdose d’alcool à 27 ans, et la malédiction est à nouveau mise sur le devant de la scène. Elle devient si populaire que l’on dit même que cette légende est « le monstre du Loch Ness du rock and roll ». Pour Jean-Marie Pottier ), journaliste indépendant, ancien rédacteur en chef de Slate et auteur de Smile, la symphonie inachevée de Beach Boys, « le club des 27 est à la fois une création immédiate un peu floue qui s’est précisée à posteriori ».

Un club des 56 ?

Après la mort de Amy Winehouse en 2011, le « British Medical Journal » publie une étude qui montre que les musiciens n’ont pas plus de chances de mourir à 27 ans qu’à un autre âge. Les chercheurs ont travaillé avec un échantillon de 1046 musiciens qui ont réalisé un album atteignant le top 1 des ventes au Royaume-Uni. Entre 1956 et 2007, soixante-et-onze d’entre eux ont péri mais seulement trois sont morts à 27 ans. Ces résultats sont critiquables dans la mesure où avoir un album classé numéro 1 dans un pays n’est pas réellement représentatif du talent d’un musicien. Par exemple, Jimi Hendrix, Janis Joplin et Jim Morrison ne sont pas compris dans cette étude alors qu’ils sont l’essence du club des 27.

Graphique issu d'une étude de the Conversation montrant que les artistes ne meurent pas plus à l'âge de 27 ans.
https://theconversation.com/the-27-club-is-a-myth-56-is-the-bum-note-for-musicians-33586

En 2014, c’est le pureplayer australien « The Conversation » qui publie une enquête (voir ci-dessus). Elle montre que l’âge moyen de la mort chez les musiciens se situe plutôt autour de 56 ans que de 27. Dans le documentaire « 27 ans partis trop tôt », le chanteur et présentateur radio anglais Tom Robinson explique que dans l’histoire de la musique du XXe siècle à aujourd’hui, une cinquantaine de musiciens sont morts à 27 ans et le chiffre monte jusqu’à 100 pour ceux qui sont décédés entre 26 et 28 ans. Plus globalement, il finit par dire que ce sont de 1000 vedettes qui sont mortes au sommet de leur gloire avant 35 ans comme Joplin, Hendrix et les autres. Ce mythe qui avait pris place dans l’inconscient collectif est démonté : la malédiction du club des 27 n’existe pas.

Malgré tout, c’est bien le nombre 27 qui est au centre de l’attention. Au-delà de l’âge du décès de pionniers de la musique, il représente un tournant, un moment critique dans la vie d’un musicien. À 27 ans, soit l’artiste est au sommet d sa gloire, soit il n’a toujours pas percé et ne sera jamais connu. C’est aussi un âge de transition où l’on est encore perçu comme jeune avant la trentaine et le grand saut dans la vie adulte. Cela donne un effet tragique, ces musiciens prometteurs, morts après seulement quelques fulgurances sans avoir pu montrer ce qu’ils valaient, avant d’avoir pu vivre leurs vies. On pourrait d’ailleurs comparer leurs courtes existences à celles d’autres artistes comme Mozart (mort à 35 ans), Arthur Rimbaud (mort à 37 ans) ou même Raymond Radiguet (mort à 20 ans) qui n’ont pas eu le temps de partager avec le monde l’entièreté de leur talent.

Une popularité entretenue du Club des 27

De ces morts prématurées est née la frustration de centaines de milliers de fans. Si certains croient réellement à cette malédiction comme à d’autre théories du complot, ils ne représentent qu’une minorité. Pourtant, ce mythe est encore aujourd’hui très populaire et entretenu. Paradoxalement, les principaux responsables pourraient être les fans qui, même s’ils ne croient pas réellement à la malédiction, aiment le mythe. Comme me l’a confié Jean-Marie Pottier, la malédiction laisse penser que

« le musicien mort a donné sa vie pour son art, souligner l'appartenance d'un artiste qu'on aime à ce "club" revient plus simplement à inscrire sa vie dans un destin plus large qui lui a échappé en partie »

Jean-Marie Pottier

C’est cet effet martyr qui plaît tant. Le musicien prodige, adulé, qui cherche par tous les moyens à booster sa créativité quitte à entrer dans le cercle vicieux de la drogue et d’alcool pour satisfaire son public. Finalement, la solitude et l’addiction le rattrapent, il ne peut pas échapper à son destin et meurt en héros en laissant son œuvre inachevée. Les fans aiment alors penser que la mort de leur idole n’est pas causée uniquement par quelque chose d’aussi « simple » qu’une noyade ou une overdose alors que son existence était-elle si compliquée. Ces personnes mythiques méritent un mythe à la hauteur de leur talent et les médias l’ont bien compris. Ils participent à leur manière à la popularisation du mythe. Ils se sont emparés des coïncidences et se sont inspirés des théories des fans pour s’enrichir. Pour Franck Besse, batteur dans de nombreux groupes de rock, « c’est surtout du storytelling, une façon de créer du lien entre plusieurs événements, à mon avis avant tout pour vendre du papier ou du clic ». On retrouve la même logique avec les maisons de disques qui ont exploité le plus possible ce mythe. Elles ont en effet tout à y gagner puisque comme le rappelle Jean-Marie Pottier « ça contribue à un portrait un peu légendaire […] une bonne histoire qui fait vendre: il suffit de voir à quel point la discographie posthume de la plupart des jeunes morts du rock est plus longue que leur discographie de leur vivant ».

Les maisons de disques profitent ouvertement de cette pseudo malédiction pour que l’exploitation des artistes perdure après leur mort. Dans le cas d’Amy Winehouse, le dernier membre du groupe des 27, la maison de disque pourrait même occuper un rôle dans la mort de la jeune anglaise. Island Record serait ainsi soupçonné d’avoir laisser la chanteuse sombrer en sachant qu’elle risquait sa vie pour cultiver son personnage de femme dépendante et autodestructrice aux yeux du public. Mais dans l’expansion du mythe, il ne faut pas sous-estimer le rôle des musiciens eux-mêmes qui sont nombreux à faire l’apologie de la mort au sommet de sa gloire et du « live fast, die young ». Les membres du club n’y échappent pas, Jim Morrison disait « l’avenir est incertain mais la fin est toujours proche ». Kurt Cobain lui aussi, qui écrivit dans sa lettre de suicide les célèbres paroles de Neil Young « It's better to burn out than to fade away » (il vaut mieux brûler que disparaître lentement). Sa mère avait d’ailleurs déclaré après sa mort « Je lui avais dit de ne pas rejoindre ce stupide club ». Pour les autres artistes aussi, tout est matière à entretenir le mythe. On peut aussi retrouver ce discours chez d’autres musiciens de styles et générations différents comme Lomepal qui chante « 70, un âge que j’atteindrai surement jamais » dans Flip, le même album où il dédie une chanson à Janis Joplin et où il fait référence au club des 27. Parfois les artistes défient aussi le mythe. C’est le cas du rappeur américain Kid Cudi qui avait déclaré lors d’un concert « Je sais que les négros meurent à 27 ans. J’en ai 26, mais je vous promets de vivre jusqu’à un putain d’âge ». Jean-Marie Pottier explique que le musicien peut aussi choisir d’adopter le rôle de l’artiste autodestructeur pour se rapprocher de l’image des membres légendaires du club des 27. Ian Curtis le chanteur de Joy Division, se suicida à l’âge de 24 ans après avoir sombré dans la dépression, mort « en héros romantique », tout comme les membres du club. Dans un autre registre, c’est le hip-hop américain qui doit faire face à des vagues de décès par overdose de jeunes chanteurs prometteurs comme Mac Miller (mort à 26 ans) Juice WRLD (mort à 21 ans) Lil Peep (mort à 21 ans). Avec des parcours et des problèmes similaires, ces derniers peuvent alors être perçus comme les héritiers des rockers martyrs du club des 27.

Quel avenir pour le Club des 27 ?

La légende des 27, toujours alimentée par les médias et les artistes, n’est pas près de s’effacer. Pourtant, il est difficilement imaginable qu’un nouveau musicien vienne un jour rejoindre ce que Jean-Marie Pottier appelle « le carré VIP » du club des 27. Imaginons que le Dj suédois Avicii, qui était à l’électro ce que Jim Morrison était au rock ,soit mort à 27 ans au lieu de 29. Même s’il a un profil similaire à celui de Cobain, Hendrix et les autres (dépressif, épuisé par la célébrité et finalement suicidaire), il n’aurait jamais pu faire partie de cette « élite » du club des 27. Cela fait sens puisque tout ce mythe provient au départ des décès très rapprochés de Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin et Jim Morrison. On a ensuite ajouté Kurt Cobain puisqu’il s’inscrivait dans la continuité des quatre premiers membres. Pour Amy Winehouse c’est plus compliqué. Encore aujourd’hui beaucoup ne sont pas d’accord pour l’affilier à ce « carré VIP » et considèrent qu’elle n’y a pas sa place. Dans ce contexte il est alors très difficile d’envisager qu’un nouveau membre puisse être ajouté. Jean-Marie Pottier résume cela très bien en disant qu’ajouter un ou des nouveaux membres au club ne serait pas logique dans la mesure ou ils n’appartiendraient pas du tout à la même génération. De plus, ajouter des noms sur la liste contribuerait à moins faire briller ceux qui y sont déjà et qui sont les fondateurs du mythe.

Si le club des 27 reste intouchable, d’autres groupes similaires avec d’autres artistes ont vu et continueront de voir le jour. C’est notamment le cas de Leonard Cohen, David Bowie et Prince, tous le trois décédés en 2016, qui pourraient à eux seuls former un groupe. « Nos réactions aux disparitions […] disaient quelque chose de notre peur de voir un patrimoine s'effacer » conclut Jean-Marie Pottier. C’est bien de cela dont il est toujours question. Que ce soit dans les années 70 ou aujourd’hui, ces clubs permettent à des générations qui ont peur de voir leur patrimoine s’effacer de le préserver et de le partager pour qu’il ne meure jamais.

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Commentaires

Alexis (non vérifié) , mer 07/04/2021 à 15h14
Le fameux club des 27... Très triste et passionnant à la fois.

Merci Lucie pour ce résumé sur club des 27 !
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