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Point de vue

Djokovic, le champion mal-aimé

Et de 9 ! Neuvième titre en Australie ! 

Le court central de Melbourne voit en ce dimanche 21 février, Novak Djokovic brandir fièrement son neuvième trophée en terre australienne. Le Belgradois de naissance n’a eu besoin que d’une heure et cinquante trois minutes pour écoeurer un Daniil Medvedev sans solution malgré un premier set accroché. Au final, c’est « Nole » qui s’adjuge son neuvième sacre. Le Serbe a fait depuis 2008 du dur Melbournien sa spécialité. La surface rapide de l’Australian Open lui sied à merveille, il a d’ailleurs construit son palmarès à partir de là. Si on revient treize ans en arrière, en Janvier 2008, c’est face à Jo-Wilfried Tsonga qu’il remportait son premier titre. Plus d’une décennie après, le « Djoker » a fait du Grand Chelem australien sa maison. Seulement voilà, si son palmarès parle pour lui, il n’en reste pas moins un champion contesté sur le circuit, autant chez ses adversaires que chez les spectateurs. S’il se trouve toujours adulé par ses fans, le Serbe est de manière générale loin d’être le plus aimé, contrairement à ses concurrents directs, Rafael Nadal et Roger Federer qui figurent au top de l’applaudimètre de chaque court à travers le monde. 

Mais pourquoi le Djoker divise tant ?

 

Un besoin inexorable de plaire, à tout prix et par tous les moyens

 

Au-delà du palmarès et des victoires, Novak Djokovic est un joueur réputé pour son côté hautain et peu respectueux de ses adversaires, comme le déclarait le directeur de l’Open 13 de Marseille, Jean-François Caujolle en juin de l’année dernière, allant même un peu plus loin dans son analyse : « Djokovic est à la limite du gourou ».

Suite aux remous de l’Adria Tour, où le numéro un mondial avait organisé un tournoi de tennis en juin 2020 en dépit de la pandémie et sans respecter les gestes barrières, Caujolle s’était livré dans un entretien pour le journal L’Equipe : « Ça me fait penser à la parabole de la tour de Babel, où les peuples ont voulu s'élever aussi haut que les dieux. Là, on a l'impression que Djokovic s'est pensé au-dessus de certaines lois de la nature. Il a un côté slave à la fois mystique et "je suis insubmersible". À titre personnel, tu peux penser qu'il n'y a pas besoin de se vacciner ou que, en prenant des plantes, tu peux te soigner. Mais quand tu mets en jeu d'autres personnes et que tu as une responsabilité par rapport à ce que tu représentes, il y a des prises de position et des actes à ne pas commettre. »

Avant de poursuivre : « Ce n'est pas de l'immaturité. Il a un côté messianique qui fait qu'il se sent au-dessus de ça. Là, il s'aperçoit que le retour du boomerang est rapide. Pendant la période de confinement, j'ai suivi quelques-uns de ses directs sur Instagram, c'est sûr qu'il y avait des illuminés dedans. Tout est dans la paranormalité. Il y a un an et demi, deux ans, il a quand même demandé à l'ATP qu'il y ait des bus cryogéniques dans chaque tournoi pour que les joueurs puissent se mettre dans du froid ! Il a un côté mystique qui peut paraître dangereux. Pour moi, il est à la limite du gourou. Il impose aux autres une forme de pression mentale. C'est quelqu'un qui peut être nocif. »

Le côté « messianique » comme l’emploie Jean-François Caujolle, est un trait de caractère inhérent au champion Serbe, qui aujourd’hui semble le desservir sur sa côte de popularité.

Sur le circuit, Djokovic a souvent fait parler son côté antipathique, n’hésitant pas à amplifier une blessure, jouant avec l’arbitre, avec le règlement et n’hésitant pas non plus à demander un temps mort médical lorsqu’il se trouve en difficulté ainsi qu’à adopter un comportement extrêmement nerveux sur le court, exacerbant sa frustration et sa colère.

Certains parlent de « comédie», d’autres passent outre et arguent simplement le fait qu’au final, c’est lui qui remporte le titre. Chez ces gens là, c’est donc le résultat qui prime au détriment de la manière.

En parlant justement de manière, j’ai toujours trouvé en Djokovic ce côté ultra pragmatique, très réfléchi et surtout clinique. Ces dernières années, il me fait penser à un chirurgien qui opère à coeur ouvert. Tout est calculé, millimétré. Il n’y a finalement que peu de place pour l’émotion, du moment qu’au bout, c’est le trophée qui soit dans ses bras.

En plus de cette affaire, il faut préciser que le Serbe est président du conseil des joueurs de l’ATP.

Une question se posait alors au moment de l’entretien de Caujolle : devait t’il démissionner ? Selon lui, c’est aux joueurs de le dire.

C’est donc aux autres de prendre la parole et de s’élever publiquement contre le Serbe.

Certains l’ont fait à l’époque, comme Andy Murray et Nick Kyrgios, sans beaucoup de réussite. 

Le président de l’Open 13 voulait surtout que des gens comme Gaël Monfils, Rafael Nadal ou encore Roger Federer tapent du poing sur la table, mais cela n’a pas eu lieu.

Il terminait avec ceci : « Aujourd'hui, ce n'est pas lui l'icône du tennis. Si Federer ou Nadal avaient fait ça, ça aurait plus de retentissement. Mais Federer ou Nadal ne l'auraient pas fait. Pour moi, ça n'aura aucune incidence sur l'ATP. Au contraire. C'est un promoteur privé qui fait une connerie. L'ATP a mis en place un protocole hyper drastique à l'américaine. C'est une bonne leçon ».

Nous y voilà donc, l’envie de plaire, l’ambition d’être l’icône de son sport. « Nole » fait aussi penser à ces personnes qui pensent qu’en voulant impressionner le monde, tout va leur être pardonné.

Qu’une performance exceptionnelle masquera une attitude discutable. Même si on apprécie le joueur, il faut reconnaître que sur ce point, il se trompe manifestement de stratégie car quand viendra l’heure pour lui de prendre sa retraite, l’opinion publique ainsi que les puristes retiendront peut-être davantage son comportement douteux que son palmarès...

 

Une enfance sous les bombes

 

Pour expliquer cette soif de victoires et de titres, il faut peut-être revenir quelques années plus tôt dans la vie du numéro un mondial.

Lors d’une interview accordée à l’auteur britannique Jay Shetty en mars 2019, le Serbe a raconté l’épisode de la guerre dans son pays natal.

Il explique : "De 1991 à 1992, jusqu'en 2000, nous avons eu l'embargo, la guerre puis le cessez-le-feu. En 1999, en Serbie, des bombardements ont eu lieu pendant deux mois et demi chaque jour et chaque nuit. Quand j'étais là-bas, ma famille aussi était là-bas, nous nous réveillions tous les soirs pendant deux mois et demi à cause de l'alarme, des avions qui survolaient et c'était dévastateur, effrayant. C'était la pire chose que nous n'ayons jamais vue. Rien que de voir des avions voler au-dessus de votre tête larguant des bombes sur des hôpitaux et sur tout, c’était terrible. Beaucoup d'innocents sont morts. Heureusement, je n'ai perdu personnellement aucun de mes proches, mais je connais des personnes qui ont perdu leurs plus chers et c'est une cicatrice qui reste en vous pour toujours, alors ce souvenir restera avec moi pour toujours".

Ajouté à cela l’année de son douzième anniversaire, fêté – selon ses dires – entre les bruits sourds des bombardements et son école de tennis, on peut entendre là le discours d’un homme qui a voulu donner à sa famille et sa patrie le bonheur qu’elle n’a pu avoir pendant toutes ces années.


 

Un père qui divise, lui aussi


 

Si le comportement du « Djoker » pose question, on peut aussi parler de celui de son père, Srdjan, souvent auteur de saillies dans la presse à l’encontre de Roger Federer qu’il ne prive pas d’égratigner régulièrement par média interposé. Chaque fois que le Suisse doit affronter son fils, le patriarche sort de sa réserve, souvent avec une sortie cinglante qui évidemment ne plait pas à tout le monde et n’améliore pas non plus l’image de « Djoko » au sein de l’ATP. Ainsi, invité de l’émission Sportlight de la chaine de télévision serbo-croate Sportklub, le père de famille attaquait encore l’Hélvète sur une question portée sur la force mentale de son protégé après la finale épique de Wimbledon 2019 : « Pourquoi cela se produit avec Federer, qui est toujours le joueur de tennis le plus performant et le meilleur au monde ? Car Roger cultive tant d’animosité envers Novak. Ils ont développé une sorte de respect au fil des années, mais pourquoi croyez‐vous que Federer joue toujours à 40 ans ? Imaginez un homme de 40 ans qui joue encore au tennis alors qu’il peut rentrer chez lui et faire des choses bien plus intéressantes. Il ne peut tout simplement pas accepter le fait que Novak et Rafa seront meilleurs que lui. Allez mec, élève tes enfants, fais autre chose, allez skier, le tennis n’est pas toute une vie. Le tennis n’est pas toute ma vie, c’est la passion actuelle de mon fils. Quoi qu’il fasse à l’avenir après sa carrière, qui durera encore deux ou trois ans peut‐être, il réussira autant qu’il a réussi dans le tennis. ». Une citation relayée sur les réseaux sociaux qui n’a pas traîné à porter préjudice à Novak, alimentant davantage les tensions avec le clan Federer.


 

Ana Ivanovic voit Djokovic terminer devant Federer et Nadal


 

Dans un journal local serbe, l’ancienne vainqueur de Roland Garros 2008, Ana Ivanovic, affirmait il y a quelques mois voir son compatriote et ami dépasser les deux actuels co-leaders du circuit. Pour elle, Novak Djokovic a toutes les cartes en mains pour réaliser cet exploit : « Nole finira probablement par être le joueur avec le plus de titres du Grand Chelem de l’histoire du tennis ». Pour elle, le « Djoker » a l’avantage d’avoir plus de temps devant lui que Roger Federer et Rafael Nadal : « Il lui reste deux ans de bon tennis et je sais qu’il a cet objectif entre les sourcils. Il essaiera jusqu’à la fin, c’est certain. » Alors nous verrons dans les prochains mois ce qu’il en adviendra, mais même s’il reste prophète en son pays, Novak Djokovic compte bien rester encore quelques temps sur le circuit et malgré les polémiques, il est aujourd’hui le seul lauréat avec neuf titres à Melbourne, un nouveau record qui n’est pas près d’être égalé.

 

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