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Tous les Français n’ont pas accès à l’eau, et ce n’est pas près de changer

L’eau, une ressource vitale trop souvent inaccessible

Avoir de l’eau qui s’écoule de son robinet de cuisine à toute heure de la journée fait partie du confort moderne minimum dans notre société occidentale, et c’est surtout un droit humain. Un droit qui a été défendu par l’avocate Clémentine Plagnol l’année dernière, à l’occasion du concours de plaidoiries pour les droits de l’Homme car oui, il n'est pas respecté partout en France.

Retrouvez sa plaidoirie ci-dessous :

Url de la ressource

Le problème n’est pas récent, les antillais y sont confrontés depuis plus de 10 ans. Il proviendrait, principalement, de l’état délabré des canalisations qui doivent faire circuler l’eau des centres de captage jusqu’aux maisons. Malgré de nombreuses manifestations et un plan d’aide de 100 millions d’Emmanuel Macron, les pannes et les fuites surviennent tous les jours.

Selon l’Office de l’eau de la Guadeloupe, en 2018, sur 78,6 millions de m3 d’eau envoyés depuis l’usine dans le réseau de distribution, seule 30 millions de m3 ont été consommés. ¾ de l’eau potable s’est perdue dans la nature en raisons de fuites importantes dans les canalisations. Ces fissures émaillent également les infrastructures martiniquaises. En 2020, sur 42,4 millions de m3 prélevés seuls 22,4 millions sont arrivés à destination.

Graphique sur la comparaison entre la quantité d'eau captée et distribuée aux Antilles

Ce ne sont pas seulement des chiffres à exploiter par les candidats à la présidentielle mais également une réalité au quotidien comme l’explique de nombreux guadeloupéens sur le groupe groupe Facebook #balance ton SIEAEG, Syndicat Intercommunal d'Alimentation en Eau et d'Assainissement de la Guadeloupe. Chaque jour, des habitants écrivent exaspérés ou paniqués : « Plus d’eau à Basse-Terre, suis-je la seule ? », « Coupure d’eau depuis jeudi, on est mardi, d’autres sont-ils dans mon cas ? ».

La colère des locaux se portent également sur le manque de communication de l’organisation pour prévenir la population de ses désagréments récurrents, par exemple en diffusant ce genre de communiqué :

communiqué du SMGEAG
communiqué du SMGEAG

Cette incertitude au quotidien impacte aussi Anthony, étudiant à Paris d’origine guadeloupéenne. Sa grand-mère habite sur l’île.

« J’ai été la voir en décembre dernier. Il y a eu une coupure d’eau dans son appart. On a dû la descendre les quatre étages de son immeuble sans ascenseur. C’était très compliqué et on a dû la laver à l'eau de mer. C’est une situation très critique, il faut changer ça. En plus, elle n’a pas d’aides-soignants, les cousins et cousines essayent de s’en occuper, certains prennent l’avion de métropole pour venir l’aider. En attendant qu'ils arrivent, on lui a acheté 100 bouteilles d’eau. On les lui a mises dans un bac, avec mes parents, pour qu’elle puisse en avoir même en cas de coupure », témoigne-t-il.

Anthony Géran-Hachon

Un contexte difficile à gérer pour le jeune homme qui rejoint également celles des martiniquais. Cette fois, pas de groupe Facebook mais des commentaires sous les publications de la Société Martiniquaise des Eaux. Les cas exposés sont les mêmes : l’eau n’atteint pas le pommeau de douche beaucoup trop souvent. Dans cette ile, cinq usines sur 27 fournissent 85 % de l’eau du territoire.

Pour tenir informé la population, le service public publient toutes les deux semaines un rapport sur l’état des infrastructures acheminant l’eau. Malgré cela, elle reçoit plus de 300 appels par jour en moyenne pour des fuites, des pannes ou des coupures.

Bulletin informatif de la Société Martiniquaise des Eaux du 10 mars 2022
Bulletin informatif de la Société Martiniquaise des Eaux du 10 mars 2022

Clara Gulliver, martiniquaise vivant à Paris depuis 6 ans se souvient de l’époque où elle était aux Antilles :

« J’habitais à côté d’une station d’eau donc je n’avais pas de problème d’accès à cette ressource, mais je ne suis pas le cas typique. Il y avait des coupures d’eau de temps en temps dans différentes bourgades mais je pense que ça s’est accentué depuis 6 ans. Maintenant, le manque se fait beaucoup plus ressentir, il y a eu énormément de manifestations pour un meilleur accès à l’eau et régler le souci du Chlordécone », relate-t-elle.

Clara Gulliver

Le fonctionnement de la vie se trouve également perturbé par ces accidents à répétition comme, par exemple, à l’école de Bois de Vipart en Guadeloupe. Les élèves ont reçu ce coupon cette semaine :

communiqué d'une école de Vipart
Communiqué aux parents de l'école du Bois de Vipart en Guadeloupe cette année

Une coupure d’eau signifie désormais pour les parents : deux jours où l’enfant reste à la maison et l'organisation en urgence de sa garde.

Les restrictions de l’eau et l'amiante dans les tuyaux sont aussi des problèmes auxquels la population locale est confrontée.

Le Chlordécone, un problème sanitaire caché dans l’eau

Les infrastructures de traitement des eaux sont également vétustes. Un problème étant donné que les Antilles sont infectées par le pesticide Chlordécone. Insecticide, il était utilisé dans les bananeraies de 1972 à 1993 en Guadeloupe et en Martinique.

Neurotoxique, perturbateur endocrinien et générateur d'un risque d’infertilité, il est classé cancérigène en 1979 par l’Organisation Mondiale de la Santé. Il est soupçonné d’augmenter le risque de cancer de la prostate. En effet, la Martinique tient le record du monde en nombre de personne atteint et la Guadeloupe fait partie des zones les plus touchées par celui-ci. Le cancer de la prostate est deux fois plus fréquent et grave aux Antilles qu’en France hexagonale. 500 nouveaux cas sont découverts chaque année sur les deux îles. 96 % des martiniquais sont contaminés par le Chlordécone pour 92% des guadeloupéens.

La molécule du pesticide persiste dans l’environnement 700 ans environ et a infecté les sols, les rivières, une partie du littoral antillais et sa faune.

schéma du problème du pesticide Chlordécone aux Antilles
Schéma du problème du pesticide Chlordécone aux Antilles

L’enjeu de l’assainissement de l’eau est donc primordial. Le gouvernement a par conséquent voté en avril 2021 une loi pour remplacer les cinq structures intercommunales qui géraient l'eau en Guadeloupe par un syndicat global. Mis à part le plan de relance de 2017 en Martinique qui a un volet sur l’eau (canalisations refaites dans trois communes), aucun autre chantier est prévu.

Pour remettre en état le réseau des canalisations de la Guadeloupe le gouvernement devrait investir 2 milliards d’euros selon une enquête du journal Blast. En Martinique, cette somme s’élève à 10 millions selon la collectivité territoriale de l’île.  Le sénateur socialiste et ancien ministre des Outre-mer, Victorin Lurel, a estimé, lui, à 800 millions d'euros les investissements nécessaires pour le dossier de l'eau aux Antilles.

Est-ce que les candidats à la présidentielle sont prêt à cet investissement ?

Quelles sont les propositions des candidats au second tour de la présidentielle pour lutter contre ces problèmes ?

Les mesures de Marine Le Pen et Emmanuel Macron pour lutter contre les soucis sur le réseau de distribution de l’eau et les risques sanitaires du Chlordécone aux Antilles :

Emmanuel Macron pour le parti La République En Marche

  • continuer les actions mises en place pendant son quinquennat, c’est-à-dire cartographier les parcelles, avec la traçabilité “zéro chlordécone”,
  • reconnaitre les cancers de la prostate comme maladies professionnelles,
  • investir des moyens financiers sur les questions de l’eau

Marine Le Pen pour le parti Le Rassemblement Nationale

  • création d’un ministère des Outre-mer et de la mer qui s’occuperait de la sécurité, l’écologie, l’économie et le social. (pas de précision dans son programme)

Pour rappel, Jean-Luc Mélenchon, qui représente le parti La France Insoumise est arrivé en tête au premier tour dans les Outre-mer avec 50% des suffrages. Ils avaient ces propositions concernant le Chlordécone :

  • dépolluer les terres et les eaux,
  • interdire l’utilisation de pesticide dans l’agriculture,
  • la mise en œuvre "immédiate" d'un "plan Orsec eau" pour les Antilles, où les coupures d'eau potable sont systémiques.

Les deux prétendants à la présidence de la France ont donc différentes propositions pour régler ces problèmes. Pour savoir qui les martiniquais et guadeloupéens ont trouvé à même de répondre à leur besoin, rendez-vous le samedi 23 avril (en raison du décalage horaire) pour le second tour de l'élection en Outre-mer.

 

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