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La censure dans la presse française

La censure, c’est l’examen d’une autorité décidant de ce qui peut être publié et diffusé, ou non. D’après les textes, cette pratique est aujourd’hui abolie en France. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 garantie la liberté d’expression et de pensée. L’histoire de la censure en France est une suite d’abolitions et de rétablissements successifs au cours des siècles. Rappels des faits et état des lieux, en 2021.

Au XIXe siècle, la France effectue une longue transition démocratique, fraichement sortie d’une monarchie absolue elle transite entre l’Empire et la République en passant par une Monarchie Constitutionnelle. Une période pendant laquelle les journaux rivalisent avec le pouvoir. Avant la Révolution de 1789, la presse existait, mais elle était entièrement contrôlée par le pouvoir royal en place, elle avait le rôle de porte-parole. Avec la Révolution, la situation se renverse et le peuple s’empare de la liberté d’expression. La presse représente alors le principal vecteur de parole publique tandis que la censure constitue l’arme principale grâce à laquelle le pouvoir tente de contenir cette parole.

Le premier à rétablir officiellement la censure est Napoléon Bonaparte. Sous le Premier Empire, le décret du 5 février 1810 autorise à nouveau la censure dans la presse. L’empereur veut en finir avec le caractère impétueux de la Révolution : en 1811, il admet seulement l’existence de quatre quotidiens étroitement encadrés à Paris. Les journaux sont à nouveau soumis à un contrôle strict, les imprimeurs doivent prêter serment, les articles censurés sont remplacés par des ‘blancs’ et leur nombre diminue. L’empereur Bonaparte souhaite avant tout contrôler l’imprimerie, il disait ceci : « le droit dimprimer nest pas du nombre des droits naturels. » D’après l’article 10 du décret de 1810, il était : « […] défendu de rien imprimer ou faire imprimer qui puisse porter atteinte aux devoirs des sujets envers le souverain, et à lintérêt de l’État. Les contrevenants seront traduits devant nos tribunaux, et punis conformément au code pénal […]. » Ainsi, selon lui, seul le gouvernement avait le droit de s’adresser au pays. 

« Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions »

Les régimes suivants le Premier Empire ont dû se montrer plus nuancés : de retour au pouvoir à partir de 1814, les rois se trouvent obligés de composer avec des Français qui veulent retrouver les libertés promises par la Révolution de 1789. La presse devient un quatrième pouvoir, où des leaders politiques débutent leur carrière et il devient compliqué de la museler complètement. Louis XVIII, le premier roi de la Restauration en 1814 rétablit d’abord une liberté de la presse conforme aux revendications de la Révolution Française. L’article 8 de la Charte Constitutionnelle de juin 1814 se plie aux volontés du peuple permettant ainsi le droit de publication et d'imprimerie dans le respect des opinions de chacun : « Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté. » Cependant, en octobre de la même année, une série de lois ajoute de nouvelles restrictions au pouvoir de la presse. Un certain nombre de contrôles sont de nouveau en place, tels que l'autorisation préalable et une vérification des imprimeries et des librairies.

En 1824, Charles X, le frère et successeur de Louis XVIII proclame le 29 septembre la suppression totale de la censure. Une ovation triomphale qui va lui valoir une popularité exemplaire de l'opinion publique. Mais les articles calomnieux et vindicatifs envers le roi diffusés par certains journaux le feront vite revenir sur sa décision : en 1827, il instaure une loi restrictive de la liberté de la presse. Cette loi prévaut pour les « brochures, c’est-à-dire les écrits inférieurs ou égaux à vingt feuillets d'impressions, devront désormais être déposés à la direction de la librairie cinq jours avant leur parution, », augmentant considérablement le coût d'un droit de timbre devenu prohibitif. Cette loi s'applique également pour les journaux et elle devient même rétroactive. Une manière pour lui de décourager ceux qui tentaient de critiquer le régime en place, sans pour autant l’étiqueter au mot ‘censure’.

Le cousin de Charles X, Louis-Philippe Ier lui succède et se voit contraint d’affirmer dès son arrivée sur le trône que « la censure ne pourra jamais être rétablie ». Une promesse difficile à tenir face à une presse qui ne tarde pas à se déchaîner contre lui. Le pouvoir cherche donc des moyens de la contrer, en poursuivant les articles et les dessins hostiles au pouvoir en place, perçus comme des « offenses à la personne du roi ». Les caricaturistes contournent cette stratégie en représentant le roi sous la forme d’une poire : les tentatives de censure stimulent donc leur imagination et le succès est immense : des milliers d’anonymes griffonnent sur les murs. Ces provocations finissent par exaspérer le pouvoir qui, en 1835, impose l’« autorisation préalable » des dessins. L’équilibre entre la liberté totale d’expression et la censure complète est donc difficile à atteindre et le pouvoir obtient provisoirement le dernier mot. La Deuxième République, proclamée en 1848, chasse Louis-Philippe et renoue avec une liberté totale d’expression, mais l’embellie est de courte durée.

La censure prénommée Anastasie

Après l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, le régime se durcit jusqu’à dériver vers un nouvel Empire en 1852. Napoléon III retrouve les réflexes de censeur de son oncle, mais une nouvelle génération de satiristes de presse s’amuse à tester les limites qu’il a imposées. Ils imaginent alors un corps à la censure, baptisée Anastasie, une vieille femme armée de ciseaux gigantesques. Le 17 février 1853, Louis Napoléon Bonaparte établit un ensemble de règles et de sanctions. Il est interdit de parler des débat parlementaires et des procès autrement qu’avec les procès-verbaux officiels. Les journaux ne respectant pas ce décret pourront être suspendus, voir supprimés définitivement. Malgré cette sévérité, la presse connaît un essor considérable.

La Troisième République, proclamée en 1870 met du temps à se consolider, mais l’un de ses premiers gestes consiste à enfin inscrire la liberté de la presse dans la loi. Ce texte juridique, voté en juillet 1881 détermine les conditions qui la régissent encore de nos jours : pas de contrôle préalable des publications, expression libre dans les limites de la diffamation et de l’atteinte aux personnes. Il est souvent considéré comme la loi juridique fondatrice de la liberté de la presse et de la liberté d’expression en France. C’est l’aboutissement d’un long bras de fer entre le pouvoir et les journaux. C’est aussi une victoire sur le long terme : depuis, la censure exercée par le pouvoir a disparu, excepté en temps de guerre. 

C’est pendant la Troisième République que la presse et l’opinion ont joué un rôle majeur : lors de l’Affaire Dreyfus. Cette affaire d’État est ensuite devenue un conflit social et politique majeur de cette période. Le capitaine Alfred Dreyfus est accusé de trahison pour avoir livré des documents secrets français à l’Empire Allemand, il est condamné en 1894 à perpétuité. Les tensions sont fortes dans toutes les couches de la société, attisées par une presse influente et pratiquement libre d'écrire et de diffuser n'importe quelle information. Émile Zola, écrivain et journaliste, convaincu de l’innocence de Dreyfus s’engage officiellement : avec son texte « J’accuse… ! » paru le 13 janvier 1898 dans le journal l’Aurore, il donne une nouvelle dimension à l’affaire Dreyfus. Il publie en première page du journal un article de 4500 mots, en forme de lettre ouverte au Président Félix Faure. Vendu habituellement à trente mille exemplaires, le journal diffuse ce jour-là près de trois cent mille copies. Cet article fait l'effet d'une bombe. Le texte est une attaque directe, explicite et nominative. Tous ceux qui ont comploté contre Dreyfus sont dénoncés, y compris le ministre de la Guerre, le Général Billot. Ce dernier portera ensuite plainte contre Émile Zola qui sera condamné à un an de prison et à trois mille francs d’amende. En s’adressant au Ministre, Jean Jaurès s’exprime à cette époque sur le sujet : « Il paraît plus facile à M. le ministre de la Guerre de réprimer la presse qui dénonce les abus militaires que de réprimer les abus eux-mêmes. » Gagnant en puissance depuis quelques années, la presse populaire et d'opinion franchit un nouveau cap avec le titre de Zola, s'imposant désormais comme un contre-pouvoir à part entière.

Le Canard Déchaîné

Malgré la loi sur la liberté de la presse, la censure réapparaît pendant la Première Guerre mondiale, notamment la censure préventive. Elle entre en vigueur par un décret du 2 août 1914, l’article réprime tout ce qui est « de nature à exercer une influence fâcheuse sur l'esprit de l'armée et des populations ». Le but est que les femmes ne sachent rien des conditions de vie de l’armée et que la population garde le moral. Le courrier est ainsi lu par les autorités et censuré en cas de nécessité. Pour cela, un Bureau de presse est créé et contrôlé par le ministère de la Guerre. Pendant le temps de la Grande Guerre, la loi de juillet 1881 est suspendue et les journaux sont mis à disposition de l’autorité militaire. En revanche, à ce moment-là, la censure n’est pas dissimulée : des ‘blancs’ pouvaient remplacer les passages censurés ou bien même la mention ‘censuré.’ Au début de la guerre, la censure permet de soutenir le moral des populations : un moyen de présenter les évènements sous un jour optimiste et plus positif qu’il ne l’était réellement. Au départ, elle était limitée au domaine militaire puis elle s’est étendue aux questions politiques. Alors que le fait de censurer le domaine militaire fut rapidement compris du grand public puisqu’il paraissait nécessaire de ne pas publier des informations qui auraient pu être dévoilées et utilisées par l’ennemi ; l’extension de la censure à d’autres domaines fut critiquée. En réaction à la censure apparait alors une presse parallèle : c’est en 1916 que sort le premier numéro du Canard Enchaîné (à l’époque sous le nom de Canard Déchaîné). Les journalistes utilisent un ton satirique pour échapper aux censeurs. Le 12 octobre 1919, un an après la fin de la guerre, la censure est levée.

La censure aujourd’hui

En 1949, une Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence est créée. Elle a pour but d’exercer une censure positive. Le texte a été modifié en 2011 afin de censurer principalement les ouvrages étrangers afin qu’aucun ne comporte un « contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu'il est susceptible d'inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l'épanouissement physique, mental ou moral de l'enfance ou la jeunesse. »

Des exemples, plus ou moins officieux, montrent que la censure n’a pas complètement disparu aujourd’hui : en 1974, le quotidien Libération était interdit dans les casernes de pompiers en raison de la publications d’articles « susceptibles de nuire à la discipline et au moral des troupes. » Plus récemment, après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la Ve République le 6 mai 2007, un article du Journal du Dimanche qui affirmait que sa femme à ce moment-là, Cécilia Sarkozy, n’avait pas voté au deuxième tour, aurait été censuré.

Jusqu’au 20 novembre 2015, le ministre de l’Intérieur et les préfets avaient encore le droit de prendre « toute mesure pour assurer le contrôle de la presse et de la radio. » Cette loi sur l’État d’urgence avait été votée en 1955 pendant la guerre d’Algérie. Après les attentats du 13 novembre 2015, les mesures ont été actualisées et le contrôle de la presse a été supprimé. Ce n’est donc que depuis la fin de l’année 2015 que plus aucun texte de loi en France empêche la publication d’un texte.

Reporters sans frontières, une organisation non gouvernementale internationale fondée en 1985 et qui se donne pour objectif la défense de la liberté de la presse a récemment publié le classement mondial de la liberté de la presse. La France est en trente quatrième position sur les cent quatre-vingt pays classés.

https://rsf.org/fr/classement

Les caricatures de Charlie Hebdo, un sujet tabou ?

Charlie Hebdo est un journal hebdomadaire satirique français, fondé en 1970 par François Cavanna et le professeur Choron. Il fait une large place aux illustrations, notamment aux caricatures politiques et il pratique aussi le journalisme d’investigation en publiant des reportages à l’étranger ou sur des domaines divers. Le journal revendique une ligne éditoriale de défenseur acharné de la liberté de la presse, mais concilier liberté d’expression et respect des individus semble être un défi de plus en plus difficile aujourd’hui. En 2006, Charlie Hebdo avait diffusé des caricatures de Mahomet, des dessins humoristiques à propos du prophète de l’Islam. Une couverture réalisée par Cabu accompagnait ces caricatures, sur laquelle Mahomet, le visage entre les mains, s’écriait « C’est dur d’être aimé par des cons. » Un numéro qui avait fait polémique à l’époque, mais qui s’était vendu à près de 400 000 exemplaires, alors que le tirage régulier était de 140 000. Plusieurs organisations, comme l’Union des organisations islamiques de France ou la Grande Mosquée de Paris avaient engagé une procédure contre Charlie Hebdo. Aujourd’hui encore ces sujets restent compliqués et difficiles à aborder. Peut-on rire de tout ? C’est une autre question qui peut se poser. 

La lutte entre la presse et la censure au XIXe siècle a été un des processus fondateurs de notre démocratie. Pour autant notre époque reste vigilante car de modernes ‘Anastasie’ ne manquent pas de surgir parfois là où on ne les attend pas et les notions de liberté d’expression, liberté de la presse et démocratie deviennent parfois flous. À l’étranger également on s’interroge sur ses notions, comme aux États-Unis. En juillet 2020, une éditorialiste du New York Times a décidé de démissionner car elle ne se reconnaissait plus dans les valeurs du journal. Le célèbre quotidien américain a également décidé depuis juin 2019 de ne plus publier de caricatures politiques dans les colonnes de son édition internationale au motif que ce type de dessin est ‘dangereux’. La décision a été prise après la caricature publiée le 25 avril 2019 qui représentait Benjamin Netanyahu en chien d’aveugle de Donald Trump, l’un arborant un collier orné d’une étoile de David, l’autre une kippa. Les réactions de la communauté juive et de l’ancien Président Américain avaient alimenté cette polémique. L’édition publiée aux États-Unis ne comportait déjà plus ce genre de dessins depuis de nombreuses années…

 

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Commentaires

Nathalie GRIS (non vérifié) , ven 12/03/2021 à 21h08
Bravo. Ce texte nous apporte des informations oubliées ou non connues sur la censure sui reste toutefois un sujet toujours épineux !
Félicitations Marion !
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